Maurice Lévy, physicien
et universitaire

Témoignage pour son quatre-vingt-dixième
anniversaire en septembre 2012

1 - Les années de jeunesse.

Maurice Lévy est né le 7 septembre 1922 à Tlemcen en Algérie, dans une famille juive implantée depuis longtemps. En 1837, son arrière-grand-père, Maklouf Lévy, né en 1812, avait servi de traducteur dans les négociations entre le Général Bugeaud et l’émir Abd-el-Kader pour la reddition de Tlemcen1. En récompense, il avait reçu, pour lui et pour sa famille, la nationalité française, 33 ans avant le décret Crémieux qui accorda la nationalité française aux Juifs d’Algérie.

Josué Lévy, père de Maurice en 1934
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1 Simon Schwarzfuchs, Tlemcen, mille ans d’histoire d’une communauté juive, Paris, La Fraternelle, 1995

2 Le second prénom de Maurice est Marc, en mémoire de son oncle.

3 L’Alliance israélite universelle, fondation juive privée, créée en France, n’a rien à voir avec l’Alliance Française, organisme culturel de l’État français.

Pendant la Première Guerre mondiale, son père Josué et son oncle Marc participèrent en 1915 à l’expédition des Dardanelles sous la conduite du Général Franchet d’Espérey. Marc fut tué2 et Josué fit partie des troupes qui, en 1918, occupèrent Constantinople, devenue depuis Istanbul. Il y fit la connaissance de Noémie Fisse, une jeune fille issue d’une famille juive originaire d’Espagne. La communauté juive de Constantinople avait, grâce à la protection du Sultan Selim 1er, conservé sa cohésion et ses traditions espagnoles. On y parlait encore un pur castillan. Noémie avait fait ses études à l’Alliance israélite3 et reçu une éducation entièrement française. Josué et Noémie se marièrent en 1919 et revinrent en Algérie. Après des séjours à Tlemcen et è Blida, où naquirent les deux sœurs de Maurice, Lydia en 19234 et Denise en 19265, ils s’installèrent à Alger en 1927.

Noémie Lévy, mère de Maurice, en 1955
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4 Lydia a fait une très belle carrière. Après des études de droit, elle est entrée à la Banque de l’Algérie, puis à la Banque de France. En parallèle, elle a enseigné l’économie monétaire aux Universités d’Orléans et de Paris-Dauphine et dirigé un séminaire à l’ENA. Après sa retraite, en tant que Directeur honoraire de la Banque de France, elle suit les cours de l’École du Louvre et entre, comme chargée de Mission, au Musée du Louvre où elle fait notamment l’inventaire des dessins de Charles Le Brun (Lydia Beauvais, Charles Le Brun, Paris, musée du Louvre, 2000).

Le lycée Bugeaud à Alger
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5 Denise est décédée à Alger en 1942.

Maurice entre en 1928 à l’école communale de la Rampe Vallée, proche de leur domicile, puis à partir de 1933, au Lycée Bugeaud. Son père, Josué, meurt accidentellement en 1936, ce qui plonge la famille dans de grandes difficultés. Les études de Maurice sont interrompues après la classe de seconde, pendant l’année 1938-1939, pour un séjour au sanatorium de Saint-Hilaire du Touvet, près de Grenoble. Il revient au Lycée Bugeaud en 1939 et obtient, en juin 1941, les deux baccalauréats intitulés à l’époque « Mathématiques Elémentaires » et « Philosophie ». Le Statut des juifs promulgué par le Gouvernement de Vichy entre en vigueur à la fin de 1940, mais il bénéficie d’abord d’une dérogation en tant que fils d’ancien combattant, ce qui lui permet de suivre une classe de Mathématiques supérieures en 1941-1942. En 1942, le Statut des Juifs est encore durci et il doit quitter le lycée pour s’inscrire dans une classe de Mathématiques spéciales privée, créée par des professeurs expulsés du lycée en vertu du même statut.

Le 8 novembre 1942, les troupes anglo-américaines débarquent au Maroc et en Algérie. Ce débarquement est suivi d’intenses bombardements allemands qui durent plusieurs mois. Tous les établissements d’enseignement sont fermés jusqu’en avril 1943. À cette date, l’Université d’Alger peut réouvrir ses portes et Maurice s’inscrit pour une licence de maths-physique qu’il termine en juin 1944. Pour continuer ses études, il hésite entre les mathématiques et la physique qui l’attirent également. Sur les conseils de René de Possel, membre du groupe Boubarki réfugié à Alger, qui a été son professeur de mécanique analytique, il opte pour la physique et fait, avec les moyens limités disponibles alors, un Diplôme d’études supérieures d’optique, dont une partie - consacrée à l’optique physiologique- met en évidence une modification de la loi de Weber-Fechner aux faibles intensités lumineuses.

Maurice Lévy à Leiden en 1948
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Sur la base de ce diplôme, il est admis au CNRS le 1er octobre 1945. Quittant définitivement l’Algérie, il entre au Laboratoire de recherches physiques à la Sorbonne (LRPS) dirigé par le Doyen de la Faculté des Sciences de Paris, Jean Cabannes.

Maurice est très attiré par la physique théorique, mais il n’était pas possible, à cette époque de faire de la physique théorique moderne en France. Il entreprend donc une thèse d’optique moléculaire comportant des recherches expérimentales, mais aussi une partie théorique, sous la direction de Jean-Paul Mathieu, qui sera son ami jusqu’à sa mort. Une partie de son travail inclut des recherches à très basse température, ce qui l’amène à passer une partie de l’année 1947-48 à l’Université de Leiden aux Pays-Bas. Sa thèse est soutenue en janvier 1949 devant un jury présidé par Jean Cabannes, incluant Jean-Paul Mathieu et Louis de Broglie. En prévision de son changement d’orientation, il a choisi de consacrer sa seconde thèse au problème, brûlant à l’époque, des interactions des mésons mu dans la matière.

Maurice Lévy avec Jean Cabannes, lors de sa soutenance de thèse en 1949
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En janvier 1949, immédiatement après la soutenance de sa thèse, Maurice part pour l’Université de Manchester, en Grande-Bretagne, pour commencer enfin à faire de la physique théorique. À Manchester, le Département de physique est dirigé par P.M.S. Blackett. Maurice commence à travailler sous la direction de Léon Rosenfeld, élève de Niels Bohr, qui vient d’être nommé Professeur à l’Université de Manchester. Ses recherches, dès cette époque, concernent la théorie des forces nucléaires, sujet d’une grande actualité en 1949, car Powell et Occhialini venaient de découvrir le méson pi (pion), dont on pensait, selon l’idée de Yukawa, qu’il était l’agent principal des forces nucléaires. Son premier article de Physique théorique – « Wave Equations in Momentum Space » - est présenté à la Royal Society par R.E. Peierls, alors professeur à l’Université de Birmingham.

En octobre 1950, Maurice part aux États-Unis, pour rejoindre l’Institute for Advanced Study, dirigé par Robert Oppenheimer, qui devint un ami proche.

Maurice et Françoise au laboratoire de Jean-Paul Mathieu
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Il travaille sur la théorie relativiste de l’interaction entre deux particules, pour l’appliquer au calcul des forces entre deux nucléons. Il adapte l’équation de Bethe et Salpeter, pour en faire une méthode utilisable de calcul relativiste. Son travail aboutit à ce qu’on a appelé le potentiel de Lévy, qui rend compte correctement des observations sur la diffusion neutron-proton aux énergies basses et moyennes.

Pendant l’été de 1952, Maurice passe deux mois à l’Université Stanford à Palo Alto en Californie, qui deviendra, avec Princeton, l’un des endroits qu’il fréquentera le plus dans sa carrière. Il y devient l’ami de Léonard Schiff, Robert Hofstader et Sidney Drell.

2 - La physique théorique à l’École normale supérieure (ENS).

Alors qu’il est encore à Princeton, Maurice Lévy est contacté par Yves Rocard, Directeur du Laboratoire de Physique de l’ENS, qui lui propose de créer un Groupe de Physique théorique. Après quelques hésitations (il avait reçu plusieurs propositions pour rester aux États-Unis), Maurice décide de rentrer en France en septembre 1952 et d’intégrer le Laboratoire de Physique de l’ENS. Il est alors Maître de recherche au CNRS.

Portrait Harcourt de Maurice Lévy en 1951
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Un premier noyau du Groupe est constitué rapidement avec une dizaine de personnes, dont plusieurs normaliens. Il inclut entre autres André Martin, Loup Verlet, Philippe Meyer, Bernard Jancovici, Khosrow Chadan, Michel Gourdin et Georges Bonnevay. Pour l’assister dans la gestion de l’équipe, Maurice recrute aussi une collaboratrice, Colette Jauzein (qui s’appellera par la suite Colette Movchet, puis Colette Connat), qui jouera un rôle important dans l’organisation des Laboratoires de l’ENS et d’Orsay, ainsi que pendant les premières années de l’Institut de Cargèse.

Maurice se préoccupe immédiatement de l’enseignement de la physique théorique. En particulier il enseigne pendant douze ans la mécanique quantique aux élèves de première année de l’ENS. En 1953, il est nommé Professeur à la Faculté des Sciences de Bordeaux, puis en 1954 à la Faculté des Sciences de Paris. Il devient enfin, en 1959, titulaire de la chaire de Physique théorique et des hautes énergies, créée pour lui. L’enseignement à Paris est réorganisé en Licence et Maîtrise, comprenant des cours de Mécanique quantique et de Physique atomique et nucléaire. Il est complété par un DEA de physique théorique qui deviendra par la suite commun à toutes les Universités de la Région Parisienne.

Parallèlement, Maurice invite chaque année un ou deux professeurs étrangers pour renforcer l’encadrement du groupe. C’est ainsi que séjourneront à Paris Robert Marshak, Léonard Schiff, Robert Wilson, C.N.Yang, Robert Oppenheimer, Murray Gell-Mann et beaucoup d’autres. Avec Yves Rocard, il participe à la création du Laboratoire de l’Accélérateur Linéaire (LAL), placé sous la direction de H. Halban, puis d’André Blanc-Lapierre.

Maurice et son fils aîné Bernard, au Luxembourg
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Parallèlement à ses tâches d’enseignement et d’organisation, Maurice poursuit activement ses recherches, en partie grâce à des séjours à l’étranger, qui lui permettent de se concentrer sur ses travaux personnels, loin des tracas de ses responsabilités à Paris. Il travaille en particulier sur la diffusion méson-nucléon et, en collaboration à Stanford avec D.R. Yennie, sur la structure interne du proton et du neutron, à la suite des expériences d’Hofstader.

L’exposé de ce travail à Moscou en 1956 lui vaut un article publié le lendemain en première page de la Pravda. En 1958, il établit les fondements de la théorie des particules instables.

6 Murray Gell-Mann, Maurice Lévy, « The Axial Vector Current in Beta Decay », Nuovo Cimento vol.16, n° 705, 1960. À propos de cet article, voir le témoignage de Gerard’t Hooft, prix Nobel 1999 pour avoir prouvé la renormalisation du modèle standard. « Lévy has developed a model for the strongly interacting particles together with Murray Gell-Mann. Formally, the model could be renormalized, but in practice there were numerous problems, and they were going to be discussed. It was summer 1970 in Cargèse. Lecturers were, besides Lévy and many others: the Korean Benjamin W. Lee, the German of Polish descent Kurt Symanzik, and many Frenchmen such as Jean-Loup Gervais. The Gell-Mann-Lévy model is a model with spontaneous symmetry breaking. The pions are here interpreted as Goldstone particles. These lecturers were talking about renormalization in the presence of spontaneous symmetry breaking, and they were telling us that the mass terms that are generated (the mass of the proton) cause no problems whatsoever. As far as I remember, I only asked one question, both to Benjamin Lee and to Kurt Symanzik: “why can we not do the same for Yang-Mills theories?” They both gave the same answer: if you are a student of Veltman’s, ask him, we are no experts on Yang-Mills.” What I did understand from Cargèse lectures is that renormalization is complicated and delicate. At least, on this point, I could agree with my advisor, Veltman.”

En 1959-60, Murray Gell-Mann est professeur invité à Paris. Maurice publie avec lui un article qui constitue le point de départ des travaux qui ont abouti à l’élaboration du Modèle standard6 (voir le témoignage de Jean Iliopoulos). À partir de 1956, Maurice fait aussi de nombreux séjours au CERN, surtout pendant l’été, dans la Division théorique.

La Prospective et les liens avec l’industrie.

Accueil de Robert Oppenheimer, sa femme et sa fille à l’aéroport d’Orly, en 1958. On distingue à l’arrière-plan, Yves Rocard et Maurice Lévy
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À l’occasion du séjour de Robert Oppenheimer à Paris, Maurice rencontre Gaston Berger, philosophe, alors Directeur de l’Enseignement supérieur, qui venait de créer le Centre international de Prospective. Sur son invitation, Maurice participe activement aux travaux du Centre, en animant pendant deux ans une étude sur l’impact de la science et de la technologie sur l’homme et la société. C’est à propos de cette étude qu’eut lieu l’interview de Louis Pauwels, actuellement disponible sur le site de l’INA. Grâce aux contacts que Maurice établit dans le Centre avec des dirigeants industriels, il s’efforce de créer très tôt des liens entre l’Université et l’Industrie, qui lui paraissent déjà indispensables. Ces efforts aboutissent à la création d’une association commune et à la construction d’un Institut commun à Orsay. Après la mort accidentelle de Gaston Berger en 1960, Maurice poursuit sa collaboration avec le Centre jusqu’en 1968. Le grand amphithéâtre du Centre de conférences de la Cité des Sciences à La Villette porte maintenant le nom de Gaston Berger.

3 -Les années 1960.

En 1960, le Laboratoire de Physique théorique de l’ENS avait tellement grandi qu’il fallut envisager son implantation dans un autre lieu. Ce fut fait au début de 1960 sur le campus d’Orsay, dans un bâtiment construit à proximité de l’Accélérateur linéaire.

En 1962, Maurice qui veut consacrer plus de temps à la recherche, passe toute l’année aux États-Unis : le premier semestre au California Institute of Technology à Pasadena, l’été à Stanford et le dernier semestre à Princeton. Pendant les trois années qui suivent son retour, le Laboratoire d’Orsay se développe très vite, jusqu’à comprendre une centaine de chercheurs. Il faut donc penser à essaimer dans d’autres Universités : Bordeaux, Lille, Montpellier et Nice. On établit une liaison entre le DEA de physique théorique et une douzaine d’autres laboratoires en France, où les étudiants peuvent faire leur thèse de Troisième cycle.

Tous ces développements conduisent Maurice, en 1965, à envisager de quitter Orsay, qui absorbe toute son énergie et lui laisse trop peu de temps pour la recherche. Il décide donc de retourner à Paris, sur le nouveau campus de Jussieu, où un laboratoire plus petit a été prévu pour la Physique théorique. Entre temps, il fait pendant l’été de 1963 un séjour à Madison (Wisconsin) dans le département de Robert Sachs et, en 1965-66, à l’Université Columbia à New-York où il collabore avec T.D. Lee. Le laboratoire de Jussieu commence à fonctionner au printemps de 1966, avec quelques chercheurs.

La Mission scientifique à Washington.

Maurice Lévy accueille le Général de Gaulle à Dulles Airport, Washington D.C. en 1969
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En 1967, Maurice est pressenti en vue de la création d’une Mission scientifique aux États-Unis, placée auprès de l’Ambassade de France à Washington, comprenant aussi des antennes à Boston, Chicago, San Francisco et Houston. Après quelques hésitations, il accepte de s’installer à Washington en tant que Conseiller scientifique à l’Ambassade et chef de la Mission aux États-Unis. Jusqu’à la fin de 1970, ce sont trois années d’intense activité pour développer dans tous les domaines scientifiques et techniques des coopérations entre la France et les États-Unis. Pour continuer à faire des recherches, Maurice est nommé en parallèle Professeur à l’Université du Maryland, située à la périphérie de Washington (voir le témoignage de J. Sucher). Pendant ces années, Maurice noue de nombreux contacts dans le monde scientifique américain, en particulier à la NASA où il devient l’ami d’Arnold Frutkin, Directeur des affaires internationales. Ces contacts lui seront très utiles à son retour en France, en particulier à l’ESRO et au CNES. Il développe dans cette période ses réseaux et son sens politique, ce qui lui permettra par la suite d’affronter et de négocier sans appréhension avec les élus et les responsables politiques.

À son retour à Paris en 1971, professeur à ce qui est devenu l’Université Pierre et Marie Curie, il reprend son enseignement et retrouve le petit laboratoire qu’il a créé en 1966, qui va s’élargir et se développer pour devenir l’actuel Laboratoire de Physique Théorique et des Hautes Energies (LPTHE). Jean-Louis Basdevant le rejoint en 1972. Quelles que soient ses autres activités, Maurice a toujours maintenu son enseignement à l’université.

4 - Maurice Lévy, scientifique, vu par ses élèves et collaborateurs

Souvenirs d’André Martin

André Martin
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I met Maurice Lévy for the first time at Les Houches in 1952, coming from Princeton. He had the admiration of Oppenheimer. On Sunday after the mass in the village (as you know Maurice converted to Catholicism), walking back to the school with Loup Verlet, he told us that Yves Rocard (father of Michel) asked him to create a group of theoretical physics at École Normale. Cécile Dewitt claims that she suggested that to Rocard. He proposed us to become members of this group, and we accepted immediately. So we were the first two members of the group. Back to Paris we started doing calculations with a monstrous computing machine, a Merchant, which had in fact much less power than a pocket computer now. The group extended with our friends Bernard Jancovici and Michel Gourdin, Georges Bonnevay, Jacques Mandelbrojt, Tran Thanh Van and also Khosrow Chadan, who turned out to be an excellent physicist and was, later, for many years, director of the lab after the move to Orsay. There was also Philippe Meyer who returned to École Normale from Orsay with some friends after 1968. Some people think that he was also among the founders of the first theory group at ENS, in 1952, but this is not correct, not more than me anyway. Later we had Françoise Guérin, Claude Annette Picketty, Madeleine Collin, El Kouby, the Oquidams. Lévy had an excellent secretary, Colette Movchet, helped later by Odette Cauvin (later Jancovici).

Apart from this there was a loner at École Polytechnique, Louis Michel, excellent physicist. When Leprince Ringuet refused to support his candidacy as Professor at École Polytechnique he asked for hospitality at École Normale and came with his students, Claude Bouchiat, Henri Epstein, Flamand, but not Raymond Stora, who left for MIT. There were ups and downs in the relationship between Lévy and Michel, but I managed to remain friend with both of them (see L. Michel vignette).

In Saclay, there was a group of physicists, Anatole Abragam, Claude Bloch, Albert Messiah, Jules Horowitz, Michel Trocheris, André Herpin and Jacques Yvon, who, like us, thought that the teaching of modern physics at the university was below zero and decided to organize a parallel series of courses, but, in fact, it was in practice a rather elitist system, where most students were coming from École Polytechnique.

What Maurice Lévy understood is that we had to conquer the university itself. But, how could this be achieved? There was already a chair of « Théories physiques », with Louis De Broglie and his friends. It is with a play on words that Lévy succeeded. So a chair of « Physique théorique » was created, with the help of Gaston Berger, director of « enseignement supérieur » whom Lévy succeeded to seduce. In this way Lévy managed to attract students from a much bigger set than the students of « Grandes Écoles ». For instance one of his students was a young Greek named Iannis Iliopoulos who became a star of theoretical physics. Very soon Lévy started to teach and asked us to help him. I gave some courses, either at École normale or at Institut Henri Poincaré. Some notes were written by Wladimir Mercouroff, who later became one of the directors of CNRS.

We had many illustrious visitors, Oppenheimer, Gell-Mann (with whom Lévy wrote a very important paper) Marshak, Salam, Lehmann, Bob Wilson, Yang (see Yang vignette). Lévy knew the gospel by heart and said that he was applying the parabola of the unfaithful treasurer, who, before quitting his job, suppressed the debts of those who owed money to his master in order to get help from them. All scientists invite their friends, but they are not paying from their own pocket, they are paid by their institution, and then, their guests reciprocate!

Lévy also played an important role in the creation of the “Laboratoire de l’Accélérateur linéaire” in Orsay, and also the choice of its directors (Blanc-Lapierre, Lagarrigue). Initially Rocard and Lévy invited Von Halban to move from Oxford to École Normale, occupying the "Grand Hall" at École Normale. Also Bob Wilson was invited as I said before. Wilson proposed to build in the”Grand Hall” a circular electron accelerator which would be a carbon copy of the Cornell accelerator. But the CSF company, whose director was Maurice Ponte, a friend of Rocard, preferred to build Klystrons. So the accelerator became linear, to be built in Orsay. This machine had lots of successes later.

I would also like to mention that in January 1958, Louis Pons whom I had met in the Navy (thanks to Rocard) during my military service in 1953, told me that Mr. Paul Partiot, who had connections with “Institut du pétrole”, wanted to sell, for educational purposes, a piece of land in Cargèse, Corsica. Colette Movchet, Louis Pons and myself organized a meeting between Paul Partiot and Maurice Lévy. We agreed that we would tentatively organize a summer school in Cargèse without any commitment on our part. The courses were taking place in a barn. The participants were accommodated either at the Rocca-Marina camp or at Hôtel Thalassa belonging to Etienne and Marie Garidacci. Some were just camping. Except for the fact that a Canadian student was nearly drowned, and saved by Madeleine Collin, it was a complete success and everybody was enthusiastic about continuing.

It took one year during which Yves Rocard and Maurice Lévy investigated other possibilities in Corsica, but finally the Cargèse site was chosen. Lévy managed to convince the “Ministère de L’Éducation Nationale” to buy the land, and the first official school took place in 1960. The “Institut d’Études Scientifiques de Cargèse” is continuing to have an excellent reputation.

In 1958, Maurice Lévy told me that, after my thesis, I should go to CERN, one or two years. I was not terribly enthusiastic because I had sentimental ties in Paris. Nevertheless I went, and I was from the beginning seduced by CERN: the theory group was small, and after two weeks I knew everybody. Two things happened: I met Schu, who became my wife, and I was offered a non-permanent position at CERN. I told this to Maurice, who had made complete plans for me: going to Bordeaux and then back to Paris. Lévy sent me a very harsh letter telling that I was taking an enormous risk, "unless I cover myself with glory". However, I believe that later he understood that I had made the right choice. I think that Maurice Lévy played an enormously positive role in the field of theoretical physics in France and I think that not everybody has realized that.

C.N. Yang

Tsung Dao Lee et Chen Ning Yang, prix Nobel de physique en 1957
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Lévy invited Yang before the discovery of parity violation, but he arrived in France after that discovery, for which T.D. Lee and himself got the Nobel Prize. When Yang arrived in France, I was in charge of fetching him at the Gare Saint-Lazare. I had no picture of him, but I knew he was Chinese, with a Chinese wife and a little boy, that was enough. When I took them to my 2CV, they had a kind of shock but they and their luggage could fit in my car. Later they rented a 2CV for a weekend. They were in an apartment close to the Jardin du Luxembourg and Mrs. Yang took her boy there. She met a Chinese lady with his little boy there. The Chinese lady invited them for tea, and after tea she said that her son could play the cello. Mrs. Yang was shocked because he was so young. In fact, it was Yo-Yo Ma, as I learned many years later.

Louis Michel

After he moved to the ENS, and later Orsay, Michel got a job of Maître de conférences in Lille (where incidentally he invited his friend, Benoît Mandelbrot, future discoverer of fractals). Michel organized a very interesting conference in Lille. This was during the Suez crisis and Maurice took us in his car which had just enough gas to reach the Belgian border and fill the tank, because the Arab nations had cut off the supply of petrol in France. Instead of telling about the conference, which was of a very high level, I remember that we discovered that “Moules frites” does not mean fried mussels but mussels plus French fries, and that we all saw Le Triporteur by Darry Cowl and laughed a lot. However, Michel was rather unhappy to go back and forth between Paris and Lille and seemed to think that Maurice was not helping him enough. At that time, Léon Motchane launched the “Institut des Hautes Études Scientifiques” in Bures-sur-Yvette. At least at the beginning, Maurice was not terribly enthusiastic about that, though later, it turned out to be a success, especially in mathematics. In the end, Louis Michel decided to move to IHES.

« Lévy method »

In 1956, we received a poster announcing a summer school in Mexico City organized by Marcos Moshinsky. Lévy asked me if I wanted to go there. I said: “Why not ?”. He told me I should write a letter to Moshinsky, asking for a letter of invitation, and then go to the ministry of foreign affairs to try to get some support. I did, and it worked perfectly. In Mexico City, I met Rudy Peierls, Martin Blume, who became a friend for life, Charlie Sommerfield, Shelly Glashow who got later the Nobel Prize. It was wonderful. The following years a member of the Lab went to the Latin American Summer School automatically.

Témoignage de Madeleine Sirugue-Collin

Madeleine Sirugue-Collin
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À la fin des années 1940 Yves Rocard, alors Directeur des Laboratoires de Physique de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, a demandé à Maurice Lévy, récemment rentré des États-Unis et Professeur de l’Université de Paris, de créer un nouveau laboratoire de recherche dédié à la physique théorique, et plus spécialement à la physique des particules élémentaires.

Maurice Lévy, ayant accepté, a recruté une première vague de doctorants (Georges Bonnevay, Khosrov Chadan, Michel Gourdin, Bernard Jancovici, André Martin7, Philippe Meyer…), qui ont débuté leur carrière soit comme assistant à l’Université, soit comme attachés de recherche au CNRS.

7 Tous les trois ENS Ulm 1949

Outre la direction des thèses, Maurice Lévy assurait des enseignements dans le cursus de Physique à l’Université de Paris, mais je ne peux préciser lesquels. Je crois me rappeler qu’il était examinateur en Licence de Physique en 1956.

En 1954, la création par le Ministère de l’Éducation Nationale d’un nouveau niveau de formation comportant une année de formation et de stage, sanctionnée par un Diplôme d’études approfondies (DEA de Spécialité) suivi d’une « nouvelle thèse » dite « Thèse de troisième cycle » a profondément modifié les rapports entre l’enseignement classique et la recherche.

Les doctorants « de la première vague » étant au niveau du Doctorat d’État (soutenu ou proche), étaient prêts à enseigner dans des domaines nouveaux et pointus. Maurice Lévy a donc demandé, et obtenu, une formation de troisième cycle en Physique théorique, la première en France, qui a démarré l’année universitaire 1956-1957. Il y enseignait la mécanique quantique, à ma connaissance le premier cours de la discipline dans un cursus universitaire en France.

Indépendamment des structures strictement universitaires, l’École de Houches, créée (en 1951) et dirigée par Cécile De Witt-Morette, contribuait à la formation des chercheurs et aux contacts internationaux. Dans ce cadre Maurice Lévy a été chargé d’organiser la session de juillet-août 1957 « Physique des Hautes énergies ». Il a ainsi pu réunir de jeunes chercheurs français, dont certain frais émoulus du nouveau DEA, des chercheurs étrangers et des professeurs prestigieux (dont deux futurs prix Nobel). Cours et ambiance passionnants.

Convaincu de l’importance de telles rencontres, Maurice Lévy créa dans la foulée (première session en 1958) l’École de Cargèse, qu’il dirigea durant de nombreuses années et qui est toujours très active. Parallèlement il continua à enseigner des cours de spécialité et donna des séminaires aussi bien en France qu’à l’étranger.

La pompe étant ainsi amorcée, les générations de chercheurs formés au « laboratoire Lévy » se sont succédé, animant des cours de pointe en troisième cycle, participant comme chercheurs et enseignants à de nombreuses écoles d’été.

Soucieux du devenir des gens ainsi formés Maurice Lévy a aidé ses élèves à « faire carrière » tout en veillant à ce qu’ils participent au développement de différents centres provinciaux, en particulier Bordeaux, Montpellier. Grâce à une politique très volontariste de formation, il a donc créé une dynamique et grandement participé au renouveau de la Physique Théorique en France.

À la fin des années 1950, lors de la création du Centre universitaire d’Orsay, le « Laboratoire Lévy », très à l’étroit rue Lhomond, déménage à Orsay et devient le LTPHE (laboratoire de Physique Théorique et Hautes Énergies) dont Maurice Lévy restera Directeur jusqu’en 1973. Différents sous-groupes de ce laboratoire ré-essaimeront en cours de route vers l’Université de Jussieu et l’École Normale.

Après 1973 Maurice Lévy a occupé des fonctions plus nationales, en particulier: Président du CNES (Centre National d’Études Spatiales) 1973-1976, Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie 1983-1987. Un hommage lui a été rendu en 1989 au Ministère de la Recherche, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

Peu expansif, ne mélangeant pas vie privée et vie professionnelle, Maurice Lévy a dirigé son laboratoire de façon énergique, avec des règles claires (qualité de la recherche, implication dans le travail, cohésion du groupe) mais pas toujours bien perçues dans leurs conséquences8. Cependant il a agi, me semble-t-il, en gestionnaire soucieux des « ressources humaines » suivant la terminologie actuellement à la mode, ce qui lui a permis (avec l’aide non négligeable de sa responsable administrative Colette Movchet, lien précieux entre le Directeur, le groupe et l’environnement), de remplir une gageure difficile : être un pion efficace dans le développement explosif de la Physique dite Théorique dans la période post Seconde Guerre mondiale.

8 Un exemple simple : au sein du laboratoire, pas de couple (enseignant ou chercheur, personnel technique ou administratif), mais il s’occupait de « recaser » le ou la partant(e).

Vignettes de Maurice par Joseph Sucher

Joseph Sucher
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In a sense I knew Maurice Lévy before I met him. I first encountered his name when I was working on my thesis in the mid-fifties at Columbia University, trying to calculate the energy levels of the Helium atom to high accuracy. In this context I needed to generalize to the case of three bodies an equation developed by Hans Bethe and Edwin Salpeter, along with others, for the study of relativistic effects in two-body systems. It became known as the Bethe-Salpeter equation. While searching the literature I came across an important paper based on this equation, by one Maurice Lévy. Written in 1952, while he was at the Institute for Advanced Study in Princeton, it was much quoted and became known as the Lévy paper.

Of course I studied all these papers closely and came to feel that I knew some of the authors. With regard to when I first met Maurice, I am reminded of the response of the Sûreté détective who had been chasing gentleman-thief Arsène Lupin for years. When asked whether he knew Lupin, he said: “Know him? I know him like my own brother!” “Have you ever seen him?” “Seen him? No, I have never seen him.”

I finally “saw” Maurice in the late 60’s when he accepted a position as Scientific Attaché to the French Embassy in Washington. There was (at least) one condition he had insisted on: he would be able to take off one day a week to do physics. This led to his visiting the Particle Theory Group of the University of the Maryland Physics Department in College Park on a regular basis and to our collaboration on several physics papers. One of these, “The Eikonal Approximation in Quantum Field Theory” attracted a lot of attention and is still quoted in reviews of scattering theory. One of the summation techniques we used there became known as the “Lévy-Sucher formula.” Almost equally satisfying was the fact that we were able to pull a fast one on the sharp-eyed editors of the Physical Review, who were on constant guard that no-one slip in a joke, not to mention anything in questionable taste, into a manuscript. This was a game played by not a few authors; it was rarely successful. In our work we happened to be dealing with a physical quantity called the action. In American slang there is a phrase used by gamblers in search of a bet known as wanting “a piece of the action” and by some males in search of, shall we say, a relationship with a female as “looking for action.” In describing our final result, which involved an approximation to the full physics action, we borrowed the term and wrote: “Of course, this is just a piece of the action.” It slipped right past the censorious copy-editor.

Our group had weekly lunch meetings during which one of us would give an informal talk on some subject of common interest and to which Maurice came as often as he could. At some point it was decided that instead of bringing lunch (an activity which I believe was not in Maurice’s repertoire) we would order in pizza and soda. This went on for a while but at one point Maurice, for whom this was not the type of lunch to which he was accustomed, suggested that once a month we meet instead at the famous Cosmos Club in Washington, of which he was a member by virtue of his diplomatic standing. This was a posh place: to give you an idea, the then current chef had at one time worked at the White House. Moreover, unbeknownst to most of us, it had a DRESS CODE! It is well known that it you see a (male) American physicist wearing a suit and tie he is either going to a funeral, a wedding, or to see his lawyer. So when some of us arrived, there was an immediate crisis: no admission without a tie! Maurice had neglected to warn us. Somehow the necessary sartorial supplies were obtained. Maurice had also requested that a blackboard be made available for the after-lunch talk; this turned out to be a rather small mobile affair, difficult to use. Although the meal was excellent, this experiment was not often repeated. Nevertheless, it was a noble attempt by Maurice to raise the gastronomic standards of the particle theory group.

Occasionally I would meet Maurice for lunch in Washington so we could discuss our work together. On these occasions he would often begin by unburdening himself about the difficulties he was having with his staff. “Je suis entouré d’incompétence!” he would growl. I love that phrase and try to use it at least once a year, whether or not it’s relevant.

Our plan to continue our collaboration ran into difficulties because Maurice got involved with other matters and did not have much time to spend at the University. One of the consequences was that a young Polish theorist, who had come to Paris especially to work with Maurice, was pretty much left to his own devices. When Maurice asked me to spend some time with him I naturally obliged. At the end of his stay he presented me with a bottle of Polish brandy. He had brought it as a farewell gift to Lévy but he decided I had earned it instead. I expressed my gratitude, took it back to the States, and tried a sip a year or two later. Firewater! I never told Maurice how I had saved his undoubtedly sensitive French palate from major damage.

Maurice teaches Murray Gell-Mann a new French word

I don’t know how many people are aware of the impish side of Maurice’s nature. He was at the blackboard once when he recalled the time in 1960 when he and Murray Gell-Mann were writing a paper which introduced the so-called sigma-model; it later became famous. Murray was scheduled to give a talk on their work at the Collège de France the next day. While going over their work and writing an equation on the blackboard, Maurice referred to two terms which, had he been speaking English, he would have said “are going to cancel”. But he was speaking French and under the influence of some imp he said “ils vont se canceler”. Murray took notice and when he came to the same point at the seminar, he used that phrase. The crowd tittered and Murray, who was justly proud of his command of French, soon discovered that the correct expression is “ils vont s’annuler.” He had been led up the garden path by Maurice. “Canceler” is not a French verb, it just sounds French (it’s not even an English verb). Years later, when Gell-Mann was planning a bird-watching safari in Africa, he asked Lévy if he could recommend a reliable outfit. Maurice mentioned, in all innocence, a couple he had heard of. It turned out that the one Murray chose was a complete disaster. After that, according to Maurice, Gell-Mann never fully trusted him.

How dare you challenge the value of Science?

I was a lecturer in Corsica in 1972. At some point Maurice had to get back to Paris on short notice and asked me to be in charge of scheduling the lectures. It turned out that one of the scheduled lecturers had to leave sooner than expected and asked whether he could give his lecture earlier. It so happened that Claude Cohen-Tannoudji was planning to stay much of the summer – he had come rather early, being rather serious about preparing his lectures- and he graciously agreed to postpone his lectures to later in the semester. A few weeks later the unexpected happened: there was a subgroup among the students who demanded that some hours be put aside each week to discuss the misuse of science, especially in connection with the Cold War. Lévy, from distant Paris, said no, the students insisted, and Lévy simply decided to close the summer school immediately. The by-now extremely well-prepared Cohen-Tannoudji never had a chance to give his lectures. I felt guilty for years – it was all my fault for changing the order. I forgave myself when, despite all of this, years later, Claude won the Nobel Prize.

Le certificat de non-mort !

During 1971-72, my family and I spent a sabbatical in Paris. The redoubtable secretary of the physics department at Paris VI, Nicole Ribet, found us an apartment within walking distance of L’École active bilingue which all our children could attend. There was a branch of the BNP around the corner but when I went there to establish a checking account I was told that because I was not a French citizen I would have to provide something called a “certificat de non-mort”! It did not matter that I was standing in front of the teller, living proof of my not being dead. My landlady suggested that I go instead to “banquemanaton” at 41 rue Cambon she specified. Eventually I figured out that she meant the Bank of Manhattan; I got a checking account there in 5 minutes. Later, when I asked Maurice whether the Bank of Manhattan doesn’t have to obey the same rules as the French banks he said: “Yes, they do, but they interpret them differently!” This was followed by a delighted laugh.

I have nothing to hide!

My most recent meeting with Maurice took place at one of those famous Paris restaurants which he enjoys going to but whose name I can’t recall. After we had caught up on some events in our lives, Maurice told me that he had started to write a book on scattering theory. I was surprised and suggested that he had had such a rich and accomplished life that he should write an autobiography. He replied that he had considered it, but felt that he was not secure enough of his memory. Then with a sly smile he told me about a prominent politician who was asked by a reporter: “Why don’t you write your autobiography?” Came the reply: “Why should I write an autobiography? I have nothing to hide.” We had a great laugh. A last exhortation: write it Maurice! Write it! Just pretend you have something to hide!

Témoignage de Jean-Louis Basdevant

À mon retour du CERN en 1972, Maurice m’avait accueilli dans son laboratoire de Jussieu, le LPTHE, et où il s’était installé à son retour de Washington. Effectivement, par son alacrité, Joe Sucher régalait l’atmosphère avec son humour et son authenticité. La principale collaboration que j’ai eue avec Maurice concerne Cargèse, dans sa phase Institut et amphis que Joe Sucher avait inaugurée en 1972 (j’avais connu l’École en 1970, dans la version villa, j’y reviendrai).

En 1974, Maurice m’a proposé d’organiser une session à Cargèse sur l’unification électrofaible, grand sujet de l’époque. Cette session se plaçait sous l’égide des Instituts scientifiques de l’OTAN, et je découvre des concurrents: nos collègues des universités de Louvain et Leuwen. Maurice opte pour la diplomatie et, après une petite négociation, nous montons un institut conjoint Paris-Louvain-Leuwen, se déroulant à l’été 1975 dans le climat favorable de la Corse. Cette manifestation a connu un franc succès (les découvertes expérimentales pleuvaient, pendant la durée de l’institut) et nous avons décidé d’en faire des récurrences tous les deux ans : 1977, 1979... jusqu’en 1999. L’Otan a considéré que c’était là une de ses grandes réussites de coopération européenne – entre français, flamands et wallons – et l’a classée dans les cinq meilleures manifestations de ce type. (Nous avons invité bon nombre de futurs prix Nobel comme conférenciers). En 1978, nous avons également organisé, avec Stanley Deser, une école d’été sur la gravitation, avec tous les grands noms du domaine y compris Steve Hawking – déjà très handicapé, entouré d’une demi-douzaine de collaborateurs, de sa femme et de ses enfants. On m’avait dit que c’était une tâche impossible, mais Hawking était là, ravi (et l’assistance médusée: il parlait difficilement et n’avait que deux positions pour sa tête, mais suivait tout depuis sa chaise roulante électrique qu’il arrivait à actionner).

Dans la préparation de ces manifestations, et dans leur déroulement, nous avons eu, Maurice et moi, des échanges dont le souvenir m’est précieux. C’est, bien entendu, au cours de ces sessions que j’ai fait la connaissance de Geneviève, et de Delphine et Sophie qui grandissaient.

Évidemment, je connaissais Maurice Lévy depuis longtemps. La première fois que je l’ai vu était en 1959 à l’École Normale où il avait fait une conférence sur la physique des particules. Il était prodigieux ! Je n’ai jamais rencontré pareille clarté, pareille intelligence, pareille élégance. Je me suis dit: c’est comme celui-là que je veux être (je n’y suis pas arrivé complètement). Il a continué d’être prodigieux dans tous ses enseignements, en licence, dans ses cours de troisième cycle et à Cargèse.

Il m’a recruté au CNRS en 1963 au LPTHE à Orsay, à ma sortie de l’ENS, et l’année suivante, je suis parti à Berkeley pour ma thèse. J’ai fait ensuite un long périple: Strasbourg, Orsay, Saclay, le CERN et le retour en 1972 à Jussieu. Je veux en retenir une période particulièrement importante, de 1968 à 1970, où j’ai été amené à collaborer avec Benjamin Lee sur le modèle sigma et l’article fondateur de Gell-Mann et Lévy. Ce fut passionnant car j’ai pu assister à la naissance de cette physique théorique contemporaine. Les théories de jauge unifiées venaient d’être proposées. Benjamin Lee avait prouvé la renormalisabilité du modèle sigma (linéaire). Il était sur la voie de la renormalisabilité des théories de jauge (qu’il a faite en 1971 avec Zinn-Justin, parallèlement au travail de ‘t Hooft et Veltman). Nous avons étudié ensemble la physique des mésons π dans ce modèle. Et à l’été 1970, Daniel Bessis organisait à Cargèse (version villa) une école d’été sur le thème des « Méthodes en théorie des champs ». À cette école, qui a fait date, participaient un grand nombre de ceux qui, dans les années qui ont suivi, ont contribué au développement phénoménal de la théorie des champs. Il y avait notamment, Gerhard ‘t Hooft, Martinus Veltman, Benjamin Lee, Harry Lehmann, Kurt Symanzik, Jean Zinn-Justin, Claude Itzykson, André Martin (et j’en oublie beaucoup).

À Jussieu, Maurice et moi avons été très proches, dans une ambiance générale parfois difficile, que les visites de collègues étrangers comme Joe Sucher, George Snow, Kurt Symanzik ou Nicola Cabibbo ne suffisaient pas toujours à stimuler. Maurice était, heureusement, passionné par ses activités extérieures, comme le CNES, puis la Villette, le programme énergétique de l’Université des Nations Unies. Je faisais l’essentiel de ma recherche dans des collaborations extérieures. Mais Cargèse nous réunissait régulièrement. Je lui ai succédé comme directeur du Labo en 1979, mais j’ai assez rapidement rendu mon tablier pour me consacrer davantage à mon enseignement à l’École Polytechnique.

Avec Khosrow Chadan, qui a pour Maurice Lévy beaucoup d’affection et d’admiration, nous avons organisé une petite fête au Ministère de la Recherche, alors dirigé par Hubert Curien, à l’occasion de son départ à la retraite. Plusieurs personnes ont pris la parole. Avec un peu de recul, je crois que la période de fondation de son groupe à l’ENS (grâce à l’appui de Rocard, la venue d’Oppenheimer, de Gell-Mann etc.…) puis l’installation du LPTHE à Orsay à la fin des années 1950, jusqu’à son départ pour Washington a été une œuvre considérable pour la physique en France. Pour moi, Maurice est l’incarnation de l’élégance intellectuelle, de la culture et de l’humour. Il m’a apporté un soutien personnel que je n’oublierai jamais.

Témoignage de Jean Iliopoulos

Jean Illiopoulos
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Cet article ne prétend pas présenter l’œuvre de Maurice Lévy. Celle-ci couvre des domaines tellement vastes et variés qu’ils dépassent de loin mes compétences. Je vais parler uniquement des aspects que je connais, à savoir son influence en tant que fondateur et directeur de la première École d’enseignement de Physique Théorique en France. J’ajouterai quelques mots sur certains de ses articles scientifiques, même si je suis obligé de faire un choix très limité et très personnel, Laurent ne m’a laissé que peu de temps et je ne peux parler que des articles que je connais bien.

Maurice Lévy est considéré, à juste titre, comme le principal artisan du renouveau de la Physique des Hautes Énergies en France. À lui seul, cet aspect de son œuvre mérite une étude approfondie, mais je ne me sens pas capable de l’entreprendre, certainement pas dans un délai aussi court. Je vais seulement, à partir de mon expérience personnelle, témoigner du rôle capital qu’il a joué avec la création de la première Institution Universitaire d’Enseignement de la Physique Moderne en France.

Je suis arrivé à Paris en septembre 1962. J’avais fait des études d’ingénieur en Grèce, mais je voulais préparer une thèse de Physique Théorique en France. Je me suis immédiatement inscrit à Orsay, au « troisième cycle de Physique Théorique Atomique et Nucléaire », l’enseignement dirigé par Maurice Lévy. Il y avait d’autres « troisième cycles » de Physique Théorique à l’Université de Paris, encore une de ces « exceptions françaises », difficile à expliquer à un étranger et qui, dans une certaine mesure, perdure jusqu’à nos jours: chaque Professeur avait sa propre École Doctorale. En Grèce j’avais connu Thémis Kanellopoulos qui avait fait ses études à Birmingham. Il était un des « Peierls boys » et connaissait Lévy. Il m’avait fortement conseillé de suivre les cours de Lévy et fortement déconseillé les autres. Je lui suis profondément reconnaissant.

La première année du troisième cycle s’appelait à l’époque « Certificat d’Études Supérieures ». Au fil des diverses reformes, il est devenu « D.E.A. » et, plus récemment, Master 2. Mes camarades de promotion étaient en majorité des Normaliens et des Polytechniciens, mais il y avait aussi quelques individus, comme moi, qui venaient d’horizons divers. Avec beaucoup d’entre eux nous sommes restés des amis.

Je me souviens encore du programme des cours. Les principaux étaient: Mécanique Quantique, par Bernard d’Espagnat, Mécanique Statistique, par Jacques Yvon, Introduction à la Physique des Particules Élémentaires, par Philippe Meyer, Physique Nucléaire, par Maurice Lévy. En fait, le cours de Lévy était centré sur le deuteron et était plutôt un cours d’approfondissement en Mécanique Quantique. Il est difficile d’expliquer aux étudiants d’aujourd’hui que le cours élémentaire de Mécanique Quantique, (le puits carré, l’oscillateur harmonique, ou l’atome d’hydrogène), était enseigné pour la première fois au niveau Master 2 et non pas en Licence, mais en fait, avant la création de cette École par Lévy, il n’était enseigné nulle part! Des générations de scientifiques sortaient du système universitaire français dans l’ignorance totale, ou, pire, avec des idées vagues et erronées, de ce chapitre fondamental de la Physique Moderne. Je me souviens de Pierre-Gilles de Gennes qui m’avait dit avoir appris la Mécanique Quantique non pas à l’École Normale, mais à l’École des Houches! On attribue à plusieurs personnalités la responsabilité de ce retard, mais en réalité c’était la situation qui prévalait un peu partout en Europe occidentale. À l’exception de l’Angleterre et, dans une certaine mesure de l’Italie, les ravages de la guerre se faisaient encore sentir, même sur le plan scientifique.

Plusieurs sont les scientifiques français d’après-guerre, qui ont fait des études à l’étranger et, à leur retour, ont contribué au développement de la Physique des Hautes Énergies en France. Ils ont créé des groupes de chercheurs actifs, mais, le plus souvent, ceux-ci se limitaient au schéma classique: un Professeur et ses élèves. Lévy fut le seul qui a compris que la Physique Moderne devrait être enseignée à tous les étudiants dans le cursus Universitaire normal. Pour nous qui lui avons succédé, c’était, probablement, sa contribution la plus importante. Il nous a laissé un cadre solide d’enseignement qui ne dépendait plus de conditions aléatoires de la présence de telle ou telle personne. Quelques décennies plus tard j’ai hérité de la direction de cet enseignement, qui s’appelait alors « DEA de Physique Théorique » et je l’ai transmise à mes successeurs. Le contenu des cours a évolué mais le cadre reste. On retrouve ici un trait qui caractérise les actions de Maurice Lévy: il construisait pour la durée.

Mon deuxième contact avec une Institution créée par Maurice Lévy a eu lieu l’été 1963 lorsque j’ai suivi les cours de l’École de Cargèse. C’était une révélation. L’atmosphère était détendue et les contacts scientifiques faciles. Je me souviens des cours, parmi d’autres, de Felix Bloch, Julian Schwinger et, du côté Français, Marcel Froissard et Maurice Jacob. On parlait Physique en cours, bien-sûr, mais aussi pendant les repas, sur la plage, ou même durant les baignades en mer. Pour moi, qui venait de terminer à grand peine (j’étais reçu avant-dernier aux examens de première année), les études du Certificat, c’était comme un premier pas dans le monde de la Physique.

En 1965 Maurice Lévy était le Président de mon jury de thèse de troisième cycle et je me souviens toujours des mots très gentils qu’il m’avait adressés. Pour nous, les étudiants, Lévy était le Grand Patron, mais à cette occasion j’ai découvert qu’il pouvait être aussi très chaleureux.

Ce témoignage n’aura qu’une valeur anecdotique sans une analyse de travaux de recherche de Maurice Lévy. Il m’est impossible de faire un tel travail de façon sérieuse dans un temps tellement court et sans accès aux documents originaux9. Je me limiterai à quelques travaux que je connais relativement bien pour pouvoir les citer de mémoire. J’espère ne pas faire trop d’erreurs et le choix est personnel.

9 Je me trouve dans un village perdu du Sud de la Grèce. Si j’ai encore les forces, je promets de faire une meilleure étude lors du 100ème anniversaire de Maurice Lévy.

Au début des années 1950, le problème majeur de la Physique des Particules Élémentaires, qui restait encore très liée à la Physique Nucléaire, était la détermination des forces entre nucléons. L’hypothèse de base était que ces forces provenaient de l’échange des mésons π. Le spin de ces derniers venait d’être mesuré et les forces dues à l’échange d’un seul méson, l’ordre le plus bas, étaient faciles à évaluer. Lévy a passé l’année 1951-1952 à l’Institut de Princeton et a entrepris un calcul des effets dus à l’échange de deux pions. Je ne me souviens pas de détails du calcul, mais le résultat était la prédiction d’un potentiel, « le potentiel de Lévy », qui contenait un cœur dur répulsif à l’onde S et reproduisait bien le potentiel obtenu par l’échange d’un pion à grande distance10. Il donnait un très bon accord avec les premiers résultats expérimentaux et prédisait bien les sections efficaces de diffusion simple. Ses limitations sont apparues avec les mesures de diffusion multiple et les effets de polarisation.

10 Maurice Lévy, “Meson Theory of Nuclear Forces and Low Energy Properties of the Neutron-Proton System”, Physics Review, vol. 88, n°725, 1952

J’ai connu ce papier parce que le problème que Lévy nous avait posé à l’examen de première année était, en fait, une version simplifiée de ce modèle. Il nous demandait de retrouver la fonction d’onde du deuteron dans l’approximation où le cœur dur du potentiel était remplacé par une fonction δ à l’origine. Pendant l’oral je lui avais demandé quelles étaient les bases physiques de cette approximation et il m’a donné l’explication au tableau. Ceci m’a poussé à chercher le papier et j’ai essayé de trouver une version relativiste à partir de l’interaction pion-nucléon qu’on savait déjà renormalisable. Mes résultats n’étaient pas très satisfaisants, mais d’autres l’ont fait avec plus de succès plus tard.

Un deuxième papier que je voudrais citer, même si je ne retrouve plus la référence, est un papier que Lévy a fait en collaboration avec Robert Marshak. Ils voulaient reprendre l’idée de Fermi et Yang selon laquelle le méson π est un état lié nucléon-antinucléon, et l’étendre aux mésons étranges. Ils obtenaient une version du modèle de Sakata mais leur papier date d’avant l’introduction de l’étrangeté (ils utilisent un nombre quantique multiplicatif qui était introduit par A. Pais) et fut abandonné après la découverte de la symétrie SU(3).

J’arrive maintenant à l’article le plus significatif, celui du modèle σ, écrit en 1960 en collaboration avec Murray Gell-Mann. La motivation était de comprendre l’origine de la relation de Goldberger-Treimann qui relie la constante de couplage du courant axial de la désintégration bêta aux paramètres des interactions fortes, telles que la constante de couplage pion-nucléon. Cet article est remarquable à plusieurs titres: D’abord il est le premier modèle explicite de la brisure spontanée de la symétrie chirale avec des mésons π comme bosons de Goldstone11. Ensuite, dans une note ajoutée aux épreuves, il introduit la première notion d’universalité du courant faible vectoriel dans la forme connue aujourd’hui. Il suggère que le courant qu’on mesure à la désintégration du lepton μ doit être comparé à une superposition du courant hadronique avec ΔS=0 et ΔS=1. Ils n’avaient pas encore ni la symétrie SU(3) ni l’algèbre des courants et par conséquent, la notion algébrique de l’universalité n’était pas connue. Gell-Mann et Lévy pensaient que l’universalité qu’ils obtenaient, à savoir les mêmes couplages pour les deux courants, pourrait être détruite par la renormalisation due aux interactions fortes. La version définitive, sous sa forme actuelle fut obtenue par Nicola Cabbibo en 1963 qui se réfère à l’article de Gell-Mann et Lévy.

11 Bien sûr, le terme « boson de Goldstone » n’est pas utilisé, car l’article date de 1960. En fait, il précède de quelques jours l’article de Nambu.

L’article contient trois parties: dans la première qui a plusieurs sections, les auteurs présentent les motivations et les idées physiques. La notion de la brisure spontanée est introduite avec l’hypothèse que la divergence du courant axial est proportionnelle au champ du méson π.

Dans la deuxième, les auteurs développent un modèle simple de théorie des champs, le modèle σ-linéaire, qui fournit l’exemple explicite. La symétrie est SU(2)×SU(2) qui est localement isomorphe à O(4). Le modèle contient un doublet de nucléons (proton, neutron) dont les composantes «left» et «right» se transforment comme des représentations (1/2, 0) et (0,1/2), respectivement. Dans la version symétrique les nucléons ont des masses nulles. En plus, le modèle contient quatre champs bosoniques de spin 0 qui forment un vecteur de O(4). La brisure se fait selon le schéma SU(2)×SU(2)-›SU(2)V, où SU(2)V est le sous-groupe diagonal vectoriel identifié a l’isospin. Sous SU(2)V, les quatre bosons se décomposent en trois pseudo-scalaires, les pions, et un scalaire appelé «σ» qui a donné le nom au modèle. Après la brisure les nucléons deviennent massifs et les pions ont une masse nulle. Le σ reste un champ physique12.

12 Plus tard, Lévy a généralisé ce modèle à SU(3). Comme SU(3) x SU(3) n’est pas isomorphe à un groupe orthogonal, il avait besoin d’un octet de mésons scalaires.

Ce modèle simple contient toutes les idées physiques mais prédit l’existence d’un méson scalaire, le σ. Gell-Mann et Lévy ont eu l’idée d’essayer de l’éliminer et la méthode la plus simple serait de prendre la limite lorsque sa masse tend vers l’infini. Comme O(4) ne contient pas de représentation linéaire de dimension trois, les pions forment une représentation non-linéaire. On obtient ainsi un modèle avec trois pions fortement couplés. Le prix à payer est que le terme d’énergie cinétique des pions n’a pas la forme canonique mais dépend de façon non-linéaire des champs des pions. À cause de cette non-linéarité, ce modèle n’est pas aussi facile à analyser, mais son étude s’est avérée très féconde et ses applications dépassent de loin le cadre initial de l’interaction pion-nucléon. Aujourd’hui on appelle « modèle σ non-linéaire » tout modèle de théorie des champs avec des termes d’énergie cinétique non canoniques qui dépendent des champs.

Cet article a exercé une grande influence dans toute l’évolution de la physique théorique et aujourd’hui est ce qu’on appelle un classique. Il fait partie de notre patrimoine intellectuel et on le trouve dans tous les livres d’enseignement. En fait, on ne le cite plus. Le nombre d’articles avec les mots « modèle σ » dans le titre dépasse celui des articles qui citent l’article original de Gell-Mann et Lévy.

Je terminerai avec deux articles de Lévy qui ne sont pas très connus, mais posent une question fondamentale. Pendant ma deuxième année d’études, j’ai eu la chance de suivre un cours de Lévy sur ce sujet. Il s’agit de la question, posée d’abord par Schwinger, à savoir si l’invariance de jauge interdit une masse au photon. La question était d’une grande actualité au début des années soixante, motivée par les efforts d’appliquer la théorie de jauge de Yang-Mills dans la physique des particules élémentaires. Aujourd’hui on connait la réponse donnée par les modèles de Englert-Brout et Higgs. Dans une série de deux articles13 Lévy a présenté une solution basée sur une théorie non-locale. Je crois que cette théorie est, probablement, équivalente à une version non-linéaire du modèle classique, mais je n’ai pas réussi à le démontrer explicitement.

13 Maurice Lévy, « Non-local Quantum Electrodynamics », Physics Letter, vol. 7 n°36, 1963 ; Nuclear Physics, vol. 57, n°152, 1964.

Maurice Lévy, comme scientifique, comme enseignant, mais aussi comme directeur et organisateur, a marqué son époque. Nombreux sommes nous qui lui devons nos études, notre réussite et notre carrière. C’est seulement maintenant que nous nous rendons compte de l’étendue de son œuvre. Ces quelques lignes ne sont qu’un témoignage très partiel.

Une rencontre qui a changé ma vie, témoignage de Tran Thanh Van

Tran Thanh Van
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Il y a dans la vie des rencontres qui marquent. Celle avec Maurice Lévy fut un tournant dans ma vie.

Je me rappelle encore comme si c’était hier, le jour où j’ai passé mon oral du certificat de Physique Générale à la Sorbonne en juillet 1957. Un examen se doit d’être distant et froid. Pas avec Maurice Lévy. Après avoir longuement sondé le matelas des connaissances du candidat, il m’a posé des questions sur mes choix d’avenir. Je lui ai dit mon souhait d’intégrer une école d’ingénieurs. En effet, venant d’un pays du tiers-monde et en guerre, et n’ayant pas de famille dans le milieu enseignant, je ne connaissais pas toutes les possibilités offertes par l’enseignement et la recherche en France. Il m’a félicité de mon choix et me dit en me quittant : c’est très bien.

C’est avec un cœur léger que j’ai arpenté ensuite les couloirs de la Sorbonne et découvert une annonce d’un troisième cycle sur la Physique théorique atomique et nucléaire dirigé par le Professeur Maurice Lévy. C’est pour moi une grande joie de pouvoir mettre un visage sur une filière d’études dans laquelle je ne connaissais personne. Ayant suivi un peu auparavant les découvertes sur la violation de la parité de C.N. Yang et T.D. Lee, je me suis dit pourquoi ne pas tenter cette filière dans un domaine dans lequel je connais déjà (si peu) quelqu’un. C’est ainsi que je suis venu au laboratoire de Physique de l’École Normale pour faire la première année du DEA en septembre 1957.

À la fin de la première année, j’étais invité à la première édition de Cargèse en juillet 1958. Sur le terrain, il n’y avait rien d’autre qu’un hangar en bois dans lequel ont lieu les cours, matin et après-midi. Des baignades en fin d’après-midi agrémentées de discussions scientifiques sur la plage et dans l’eau m’ont permis de lier d’amitié avec André Martin, Bernard Jancovici, Khroshow Chadan ainsi que Michel Gourdin qui deviendra mon directeur de thèse. J’ai découvert à Cargèse l’importance de l’atmosphère conviviale dans un milieu scientifique et cela m’a sûrement influencé dans mes actions futures. En effet, quand j’ai créé les Rencontres de Moriond avec l’aide de Bernard Grossetête et de Fernand Renard et de nos proches directeurs Michel Gourdin, Pierre Lehmann et Jean Pérèz Y Jorba ainsi que le soutien de Maurice, l’expérience de Cargèse est toujours présente dans mon esprit.

Les Rencontres de Moriond, celles de Blois et du Vietnam ont continué à ouvrir d’autres voies et notre dernier projet, celui de la création à Quy nhon au Vietnam d’un Centre International de Science et d’Education interdisciplinaires est considéré par certains dont Leon Lederman comme un « Asian Cargèse ».

Cher Maurice, je garde toujours dans mon cœur depuis ma rencontre avec vous l’image d’un homme où la volonté d’agir, l’intelligence et le cœur s’allient harmonieusement.

Témoignage de Jean-Pierre Barrat

Jean-Pierre Barrat
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Dans les années 1950, la physique enseignée à la Sorbonne (la Faculté des Sciences de Paris) n’était pas d’un modernisme outrancier (!...). Les jeunes Normaliens, dont je faisais partie, ne pouvaient éviter les vieilleries du certificat de Physique générale, mais ils avaient au moins quelques consolations à l’École: Yves Rocard, le Directeur du laboratoire de Physique, s’était entouré de jeunes chercheurs, revenant pour la plupart des États-Unis, dont la mission et l’ambition étaient d’apprendre à la nouvelle génération la Physique qui s’était développée depuis 1900 ou 1920.

Maurice Lévy était de ceux-là. Si longtemps plus tard, j’aurais bien du mal à organiser mes souvenirs et à faire un récit cohérent de ma scolarité. Mais je me souviens avec plaisir et émotion de ses cours de Mécanique quantique (en quelle année d’École étais-je ? Sans doute la deuxième ?), qui furent mes premiers contacts avec cette Physique atomique quantique que j’ai tant pratiquée par la suite dans ma carrière. Je le revois comme si c’était hier, prenant du recul devant le tableau qu’il venait de couvrir de calculs de sa fine écriture, en remontant de l’index ses lunettes sur son nez du geste machinal qui lui était familier. Ah! Les merveilles et les intégrales de l’approximation WKB!...

Maurice Lévy participait aussi activement aux séminaires organisés par Yves Rocard, destinés en principe aux élèves de première année (les « conscrits »). Les sujets qu’il choisissait lui permettaient d’exercer sa virtuosité et son talent pédagogique autant que son humour et sa causticité. Je me souviens en particulier d’un séminaire sur la liquéfaction des gaz, délicat problème en physique théorique, qui avait entraîné une belle controverse avec Yves Rocard; en épigraphe du document distribué on pouvait lire ce quatrain adressé aux théoriciens:

Sir James Dewar
Is more clever than you are
You’ll never be able, you asses,
To liquefy gases.

Un autre séminaire, qu’il avait intitulé « Le mystère des mésons K » (mystère qui ne tarda pas à être résolu, d’ailleurs) m’avait particulièrement plu; il m’a inspiré la fabrication d’un joli problème de Mécanique quantique que je soumis, quelques années plus tard, à mes étudiants.

Je ne voudrais pas laisser croire, parce que nous étions tous heureux et pleins de gaîté d’enseigner ou d’apprendre une Physique encore toute neuve, que tout cela manquait de sérieux. Nous avons tous beaucoup appris aux cours de Maurice Lévy et à ses séminaires. C’est grâce à lui, ainsi qu’aux autres enseignants que nous avions à l’ENS, que nous, les physiciens de ma génération, nous sommes lancés avec enthousiasme dans la recherche. Je ne l’oublie pas et je ne suis sûrement pas le seul. Je n’oublie pas non plus qu’il avait accepté d’être l’un des membres de mon jury de thèse. Tout cela fait partie des meilleurs souvenirs de mes études universitaires. Merci et bon anniversaire, Monsieur Lévy!

5 - L’aventure de Cargèse. Témoignage de Marie-France Hanseler14

14 Marie-France a été recrutée par Maurice en octobre 1967 sur un poste d’aide individuelle payé par le CNRS, pour être en charge de la bibliothèque du LPTHE qu’il venait de créer tour 22 dans l’Université de Jussieu alors en construction. Il souhaitait échapper à son laboratoire d’Orsay qui rassemblait près de 100 chercheurs, et dont les tâches administratives étaient devenues trop absorbantes. Le laboratoire ne comptait que deux chercheurs, Bernard Diu et Jean-Marc Lévy-Leblond. Marie-Hélène Marchand était sa secrétaire et elle l’a accompagné aux États-Unis lors de son départ pour la Mission scientifique à Washington en janvier 1968. Marie-France a continué son travail pour l’Institut scientifique de Cargèse jusqu’en 1996.

«Au tout début des années 1950, la physique moderne était peu diffusée en Europe, non enseignée à l’Université. Pour certains les équations de Schrödinger étaient de la fumisterie, et la théorie de la relativité d’Einstein une blague ! Seul Louis de Broglie, dont les livres étaient par ailleurs excellents, donnait à la Sorbonne un cours de mécanique ondulatoire inaudible !» C’est ainsi que Maurice me raconta l’histoire de la création de cet institut à Cargèse.

Quand il rentre des États-Unis en 1952, Yves Rocard l’accueille au laboratoire de Physique qu’il dirige à l’ENS et lui demande de créer un enseignement de physique théorique à l’université dès la rentrée de septembre 1952. Lourde tâche qui l’occupe entièrement. Il ne songe aucunement à une école d’été.

Cécile Morette-DeWitt avait créé l’École des Houches en 1951. Épousant Brice DeWitt et s’installant aux États-Unis, elle se sentait une dette envers la France et avait décidé de mettre en place une formation accélérée en physique moderne : Mécanique Quantique, Physique Nucléaire, Thermodynamique. Sur une durée de deux mois, quatre cours par jour donnés par quatre professeurs à une trentaine d’étudiants, tous regroupés dans des chalets de fortune mis à disposition par une de ses amies. Maurice Lévy présidait le Conseil scientifique des Houches qui choisissait les sujets enseignés et les conférenciers de l’été, et examinait les candidatures des participants. L’été 1957, ne partant pas aux États-Unis, il donne lui-même un cours de physique nucléaire aux Houches : son cours est le matin, il a l’après-midi pour l’écrire afin que les secrétaires puissent le taper sur stencils pour être distribués aux participants, et la nuit pour préparer le cours du lendemain. Et cela six jours sur sept et dans le mauvais temps ! L’été 1957, pluvieux, il n’aura pas vu le Mont-Blanc. Il quitte les Houches et Cécile DeWitt sur une boutade : l’an prochain il y aura une école d’été en Méditerranée ! Mais sans aucune intention précise, ni intérêt à organiser un autre cours d’été.

Maurice et Geneviève à Cargèse dans les années 1960
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Certains de ses premiers étudiants (voir le témoignage d’André Martin) l’entendent et poursuivent l’idée. C’est ainsi qu’en février 1958 il part en Corse en 2 CV avec Yves Rocard et sa femme. Yves Rocard travaillait alors à la détection des explosions atomiques par des méthodes sismiques, et avait pour cela un réseau de bases tout autour de la Corse gérées d’Ajaccio. Ils sont accueillis à Propriano où on leur propose un site au centre du village, mais il souhaite un endroit plus isolé. Déjà aux Houches Maurice Lévy trouvait trop pressantes les tentations d’évasions vers Chamonix, il souhaite un lieu plus coupé du monde. Porto est déjà très développé… À Cargèse, dans la baie de Ménasina à 2 km du village, Paul Partiot, un industriel leur propose de mettre à leur disposition dès l’été suivant un hangar en bois pour une session expérimentale. Le Carré d’As, un club de vacances occupe l’autre partie de la baie. Les participants pourront y prendre leurs repas. Le maire du village, le Dr. Rochiccioli leur propose de mettre à leur disposition un hôtel alors en construction par un membre de sa famille, Etienne et Marie Garidacci se marient, l’hôtel Thalassa leur permettra de vivre au village. Les participants seront logés au Thalassa et certains hébergés au Carré d’As.

Le 14 juillet 1958 commence la première « École » improvisée pour deux semaines. Les étudiants et les professeurs sont tous invités par l’ENS, parmi eux Michel Gourdin avec son violon, Philippe Meyer qui se régale des langoustes. Et la présence des scientifiques dérange les deux familles de nudistes qui terminaient la construction de leur maison au milieu de la baie (qui deviendra « la villa »). Quelques mois plus tard Mr. Paul Partiot achète une grande parcelle de terrain dans la baie, et négocie avec la famille Rossi et le notaire Maître Padovani, une promesse de vente de leurs parcelles à 3 francs le m2, à concrétiser dans les cinq ans. Et les choses restent en l’état. Une école à Cargèse, c’est une belle idée, mais guère possible à mettre en œuvre. Il ne se passe rien en 1959.

J.A. Wheeler et E. Schatzman à Cargèse en 1969
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En mars 1960, nouveau contact. L’industriel Paul Partiot a des difficultés, sa banque serait prête à attendre si un projet se fait jour. Maurice Lévy va à Cargèse à Pâques rencontrer Jean Zanettacci le nouveau maire. À cette époque l’OTAN est installé à Paris sur l’esplanade du Trocadéro. Le secrétaire général adjoint est un physicien des solides. L’OTAN envisagerait peut-être de créer l’équivalent du MIT en Europe, mais craint ensuite une fuite des cerveaux. Le projet d’École d’été trouve auprès de l’OTAN un accord immédiat, signé en dollars ! Il s’agit de l’organiser. Maurice Lévy déjà membre du groupe « Prospective », et ami de Gaston Berger, rencontre le Directeur des Enseignements Supérieurs. Le projet pourrait s’organiser dans le cadre de l’académie de Marseille. Mais Gaston Berger se tue dans un accident de voiture en 1960 et son successeur juge peu sérieux une telle initiative en Corse. Le Directeur Général du CNRS trouve que c’est un cadeau empoisonné, enfin tous sont contre à l’exception du Délégué Général à la Recherche Scientifique qui négocie la possibilité d’un prêt sur 25 ans auprès de la Caisse des Dépôts et Consignation. La demande de prêt est déposée, et garantie, par le Conseil Général de Corse présidé par François Giaccobi. L’Institut d’Études Scientifiques de Cargèse est créé sous la forme d’une association à but non-lucratif (loi de 1901) regroupant quelques physiciens sous la présidence de Maurice Lévy.

La première école est organisée l’été 1960. À cette époque l’enseignement de la physique théorique existe à l’université. Les sessions vont s’organiser sur un format intermédiaire entre une École d’été et un séminaire de recherche sur les sujets de recherche d’actualité : trois à quatre professeurs par semaine pour 30 à 40 étudiants pour une durée de trois semaines. En 1964 deux écoles se succèdent, chacune de trois semaines : Mécanique Statistique et Physique des Hautes Énergies. Et le programme se renouvelle chaque été. Les sessions sont financées principalement par l’OTAN. Quelques subventions complémentaires viennent du Laboratoire de Physique de l’ENS, du CNRS ou d’autres.

Le prêt de la Caisse des Dépôts est utilisé pour l’acquisition des terrains. En 1963 il fallait lever la promesse de vente signée cinq années plus tôt. Le prix des terrains avait beaucoup augmenté. Maître Padovani négocie avec la famille Rossi la vente des terres à 3,20 francs le m2. Les Rossi, éleveurs, gardent le droit de pacage pour les vaches, chèvres et cochons qu’ils élèvent, droit de passage avec les troupeaux, et droit de ramasser le bois mort. L’installation de l’Institut les aidera à faire venir l’eau et à obtenir l’électricité. Monsieur Rossi, entouré de sa famille, après une longue discussion avec Maurice Lévy accepte, et c’est ainsi que s’implante au village l’Institut d’Études Scientifiques de Cargèse pour l’enseignement de la science et le développement de relations scientifiques à un niveau international.

En 1965 le Directeur de l’Enseignement Supérieur, Pierre Aigrain, crée une académie à Nice, et nomme le premier recteur Davril qui va créer pour Cargèse un institut directement rattaché au Rectorat de Nice. Le projet de construction d’un bâtiment se précise. L’association cède deux parcelles de terrain à l’Etat. L’architecte Chevenot qui avait construit un institut du CEA à Bruyère le Chatel fait un projet à la demande d’Yves Rocard. Le permis de construire est valable un an, mais années après années l’avis du contrôleur financier de l’Éducation Nationale sera négatif. C’est l’image de la Corse qui fait problème ! Toujours ! Un tel lieu en Corse lui semble peu propice à des sessions de travail ! C’est finalement en 1968 à la faveur d’une légère modification des règlements administratifs que le défaut de réponse dans le délai imparti d’un mois vaudra accord. Resteront encore à régler quelques problèmes : de viabilité, d’accès, de route.… L’Éducation Nationale demande à l’association une participation de 30.000 francs pour plus-value des terrains avoisinants restés en sa propriété. Et finalement c’est en 1972 que les participants à l’école sur les « interactions électromagnétiques des systèmes élémentaires » organisée par Joe Sucher tiennent pour la première fois leur session dans les nouveaux bâtiments tout juste meublés. Il y a 90 places dans l’amphi, les écoles pourront accueillir davantage de participants. Et la villa sera utilisée pour loger des participants. On peut descendre à l’Institut en voiture, mais la route est en terre, et on ne peut remonter jusqu’à la nationale qu’en marche arrière !

George Charpak et Sheldon Glashow à Cargèse
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La route en terre qui avait été créée pour le chantier de construction traversait en partie un terrain privé. Il a fallu payer un droit de passage le temps que l’on trouve un accord pour un autre tracé, l’actuel coupant le terrain de Georges Charpak, alors physicien au CERN qui y campait chaque été en famille. En échange de ce droit de passage l’Institut lui accordait un droit d’accès à la mer.

L’Institut Scientifique a été très bien accueilli à Cargèse. Responsables politiques et élus apportent un soutien amical et une grande attention aux activités de l’Institut tout au long de son développement. Au village il fallait faire vivre ensemble une communauté de villageois rudes et monolithiques, viscéralement attachés à leur terre, leurs coutumes, leur famille, leur village, et ces acrobates de l’intellect arrivant là comme tombés de la lune, parlant mille langues, ne s’étant jamais rencontrés mais connaissant les travaux les uns des autres, ne pouvant se faire comprendre que d’un nombre infime d’initiés dans une combinaison de signes et de chiffres qui leur appartenait à eux seuls.

Chaque été « les savants » arrivent, c’est comme cela qu’on nous appelle au village. Les conditions matérielles, si elles se sont améliorées, ont été longtemps rustiques et spartiates. Les participants logeaient chez l’habitant, ou campaient sur le terrain de l’École. Quand il faisait trop chaud, on descendait un des tableaux noirs et le séminaire s’organisait directement sur la plage. Un téléphone à manette nous reliait au standard d’Ajaccio, « allo, ici le 11 à Cargèse », quand on demandait un numéro il fallait parlementer pour l’obtenir. C’est par ce téléphone que Marcos Moshinsky, conférencier à l’école de physique nucléaire organisée par Maurice Jean en septembre 1968, a appris que son appartement venait d’être saccagé par les étudiants sur le campus de Mexico. Les discussions étaient vives entre les cours.

Dès les premières années, Maurice Lévy tint à ce que chaque école d’été donnât lieu à une publication. Les premières années ce furent les « Cargèse Lectures in Physics » publiées par Gordon & Breach, puis l’OTAN a organisé son propre réseau de maisons d’édition selon les domaines de recherche. Les proceedings ont continué à être publiés pour chaque école. Ce sont plus d’une centaine de volumes que l’on retrouve dans les bibliothèques de recherche.

Par le choix des conférenciers invités, par la sélection des participants parmi les très nombreuses candidatures reçues chaque année, Maurice Lévy a fait de Cargèse un endroit d’exception et de qualité. C’est un privilège exceptionnel pour ceux qui sont là que ce contact direct avec les chercheurs les plus féconds. Près de quatre mille scientifiques sont venus à Cargèse, dont une quinzaine ayant reçu le prix Nobel ou la médaille Fields. Parmi les grands physiciens, peu refusent de venir enseigner à Cargèse. Les contacts établis à Cargèse se poursuivent souvent en collaborations internationales fécondes pendant des années. Gerard ‘t Hooft jeune participant en 1970 y débutera là les recherches qui lui vaudront le prix Nobel en 1999.

Dans les années 1980 les sessions se multiplient (quinze à vingt sessions par an), et se diversifient. Des chercheurs d’autres disciplines sont attirés par la réputation internationale de l’Institut de Cargèse pour y organiser des rencontres de format similaire dans leur domaine de recherche : mathématiques, astrophysique, physique des plasmas, optique, physique des solides, physique et médecine, biologie, géologie et tectonique des plaques, philosophie cognitive, économie industrielle et sciences sociales…, sans oublier la musique. Nous avons ouvert les portes de l’Institut à Pâques en 1979 et 1980 à Claudine Morette, nièce de Cécile deWitt et de Loup Verlet, pour l’organisation de deux écoles de musique de chambre organisées bénévolement sous la direction musicale de Paul Tortelier, avec les Fontanarosa, Marielle Nordman, Bruno Rigutto, les frères Pasquier, et un trentaine d’étudiants du conservatoire. À la demande pressante de Messiah et de plusieurs physiciens, les écoles de physique théorique ont invité régulièrement de petites formations en musique de chambre qui venaient travailler une pièce ou l’autre et donner un ou deux concerts à Cargèse, Piana et dans les environs. La recherche, la beauté du paysage et la musique, métamorphose ce terrain aride en paradis.

Parallèlement la politique de régionalisation prend corps, l’Université de Corte est créée et se développe, les relations avec l’Université de Nice évoluent et le CNRS accepte de participer à la structure même de l’Institut de Cargèse qui devient une Unité Mixte de Service, UMS, regroupant ces trois organismes d’enseignement et de recherche. André Neveu en est le premier directeur. L’association qui n’a plus lieu d’être cède ensuite en 2000 les terrains encore en sa possession à l’Université de Corte et Maurice Lévy se retire. Aujourd’hui d’autres bâtiments sont construits et l’IESC fonctionne toujours de façon très active.

6 - Retour des États-Unis : du SEPOR à l’ESRO et au CNES, à partir des témoignages d’André Lebeau et de Jean-Marie Luton15

15 Voir aussi le livre d’Emmanuel Chadeau, L’Ambition technologique : naissance d’Ariane (ATNA), Paris, Édition Rive droite, 1995 et Jean-Pierre Morin, La Naissance d’Ariane, Paris, Édition Edite, 2009

Avec l’élection de George Pompidou en 1969, François-Xavier Ortoli devient ministre du développement industriel et scientifique. Souhaitant disposer d’expertises fiables des programmes proposés par les organismes, il crée le SEPOR (Service des Programmes des Organismes de Recherche) qui sera conservé par son successeur Jean Charbonnel, qui comme historien, souhaitait également s’appuyer sur des expertises scientifiques solides. Il est dirigé par Maurice qui est secondé par une équipe de « jeunes » (Jean-Marie Luton, Jacques Sussel et Roger Lesgards)… Compte-tenu de l’expertise acquise lors de sa mission scientifique à Washington, il s’occupera particulièrement du CNES (Centre National d’Études Spatiales), et travaillera en étroite collaboration avec Jean-François Denisse, son président d’alors. Cette période 1969-1973 voit l’Europe spatiale traverser plusieurs crises très graves qui aboutiront à l’arrêt des deux agences spatiales ELDO (European Launcher Development Organization) et ESRO (European Space research Organization) au profit d’une agence unique, l’ESA (European Space Agency) et du CNES qui deviendra le maitre d’œuvre du programme Ariane.

Les deux agences ELDO et ESRO sont créées en 1962, avec des missions et des organisations bien différentes. L’ELDO est avant tout créée à l’initiative des britanniques qui souhaitaient donner un débouché aux moteurs Blue Streak, qu’ils avaient développés mais dont ils n’avaient plus l’utilité suite à des accords bilatéraux avec la NASA qui leur donnait accès aux lanceurs américains. Pour avoir un lanceur complet, « Europa », l’ELDO confie la réalisation d’autres étages à d’autres pays (le second « Coralie » à la France, et le troisième « Astris » à l’Allemagne). La coiffe et les systèmes de guidage étaient confiés à d’autres partenaires (Suède, Belgique). Quasiment aucune coordination centrale n’existe, aucun maitre d’œuvre n’est désigné et chaque partenaire n’est responsable que de son étage. Le résultat : onze tirs et onze échecs successifs. Comme le fait remarquer Maurice lors du onzième lancement à Kourou : « c’était surréaliste : dans la salle de contrôle, il y avait trois équipes différentes, chacune ne s’occupant que de son étage ». Suite à ces échecs, les Allemands mettent fin à leur participation au programme Europa, ce que la France n’acceptera que lorsque l’alternative mise au point par le CNES et le SEPOR sera en vue. Les problèmes rencontrés par l’ESRO sont d’une autre nature. Cette organisation dont la mission au départ est limitée à la Recherche fonctionne avec une gestion de projets intégrés, comme au CERN ou dans d’autres projets de recherche multi-équipes. Cette organisation donnera toute satisfaction tant qu’on en reste à des projets scientifiques, en mettant en orbite des satellites scientifiques (HEOS I&II, COS-I&II, HELIOS) sur des lanceurs américains. Or, les besoins en télécommunications et météorologie nécessitaient de développer des satellites en orbite géostationnaire (à la verticale d’un point fixe de la terre). Nombres de pays souhaitaient que ces développements de nature applicative soient également conduits par l’ESRO. Cette organisation dont la culture venait de la recherche fondamentale refusera de prendre ce tournant, ce qui amènera plusieurs pays (dont le Danemark et la France) à dénoncer le consortium.

Pour trouver une issue à cette crise majeure, les instances politiques françaises étaient loin d’être d’accord ne serait-ce que sur les grands principes à suivre. Le gouvernement Pompidou d’inspiration gaullienne était globalement favorable (à une exception importante) à la poursuite de ses ambitions spatiales, d’une part pour ne pas être à la merci des États-Unis, d’autre part pour développer son savoir-faire aérospatial, qui lui avait permis de développer au travers de son programme Diamant des fusées capables de mettre de petits satellites en orbite basse. Les promoteurs de cette vision (qui était naturellement celle du CNES et du SEPOR) étaient Michel Debré, Ministre de la Défense, François-Xavier Ortoli, Pierre Messmer, premier ministre et Maurice Schumann, Ministre des affaires étrangères. Le ministre des finances Valéry Giscard d’Estaing voyait en revanche dans l’espace un coût inutile, car selon lui les États-Unis pouvaient assurer les besoins de l’Europe en matière spatiale. Il ne voyait aucune retombée économique intéressante à ce programme. Des études récentes ont montré depuis que pour 1€ investi dans les programmes spatiaux, il y a eu 20€ de retombées économiques. On mesure toute son erreur ! Giscard d’Estaing maintient son hostilité à l’espace, tout au long de son mandat de président, comme à d’autres grands projets (TGV, Airbus) lancés par Georges Pompidou. Une autre communauté hostile au programme de lanceur a paradoxalement été la communauté scientifique qui n’y voyait qu’un drain, déviant le financement de la recherche. Maurice déclarera « si la décision de fabriquer Ariane n’avait pas été prise, il est vraisemblable que les programmes purement scientifiques de l’ESRO et du CNES seraient tombés en déliquescence en raison des coûts très élevés des missions spatiales américaines ».

À la suite d’itérations entre le CNES (Jean-François Denisse, Michel Bignier, le directeur général et Albert Vienne, responsable du programme des lanceurs…) et le SEPOR (Maurice et collaborateurs), puis une série de réunions interministérielles à l’initiative de F.X. Ortoli et de son successeur, Jean Charbonnel, un programme de substitution au programme Europa, le L3S qui deviendra Ariane, est proposé et les grands principes politiques qui guideront la France dans les négociations avec ses partenaires sont adoptés :

  • L’acquisition d’une maîtrise autonome des applications de l’Espace.
  • La nécessité d’asseoir cette maîtrise sur une capacité de lancement autonome et en particulier pour l’orbite géostationnaire.
  • La reconnaissance de fait que les caractères de l’entreprise —besoin de partenaires pour la plupart des applications envisagées, — nécessité d’un marché de dimension suffisante pour le programme de production des lanceurs, —amplitude de l’effort budgétaire qu’exigerait un programme complet mené au plan national, appellent un recours à l’Europe.
  • Donner la maîtrise d’ouvrage à un seul intégrateur, de préférence le CNES.
  • En ce qui concerne le projet alternatif L3S au programme Europa III proposé par le CNES; il a été élaboré avec les applications principales (télécoms) en tête et une certaine hantise de l’échec, compréhensible après la fin calamiteuse de l’ELDO :
  • Accès prioritaire à l’orbite de transfert géostationnaire où réside l’essentiel du marché prévisible au détriment éventuel d’autres orbites, c’est à dire en optimisant le lanceur pour cette orbite.
  • Limiter au maximum les risques technologiques et le coût de développement en réutilisant des technologies maîtrisées et des éléments disponibles et en cours de développement. Utiliser au maximum l’expertise industrielle européenne pour la réalisation des éléments.
  • Contenir le coût de production par limitation du degré de sophistication des solutions retenues et réutilisation d’éléments identiques dans le premier et le second étage.
  • Conserver un potentiel de croissance en adaptant les principes utilisés par la filière Thor-Delta (accroissement de la poussée des moteurs, adjonction de booster latéraux).

Il est ainsi décidé de réutiliser un des moteurs Viking (développés pour Europa 3) du premier étage pour le second. Quant au troisième étage cryogénique, son diamètre de 2.6 mètres a été choisi pour bénéficier des technologies et outillage de l’Air liquide. En d’autres termes, la fiabilité et la simplicité étaient les meilleures garanties contre l’échec.

Restait à convaincre les partenaires européens. Pour cela, il était nécessaire de leur proposer des morceaux industriels conséquents leur permettant de développer des savoir- faire propres. À cette fin, un cahier des charges divisé en blocs pouvant être confiés à des partenaires industriels européens fiables a été construit par les équipes du CNES. Maurice et Michel Bignier ont alors pris leurs bâtons de pèlerins dans les capitales européennes ou ils ont reçus des échos encourageants.

Maurice Lévy, président de l’ESRO en 1973
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Toutefois, au vue du succès impressionnant du programme Apollo, certains d’entre eux (Allemands et Anglais) ne voyaient pas l’intérêt pour l’Europe de faire un développement de lanceurs indépendants des États-Unis. Mais les responsables américains ont fait preuve de valses-hésitations face aux initiatives européennes avec des revirements spectaculaires qui ont favorisé l’émergence du programme Ariane. Tout d’abord, les consortiums Comsat et Intelsat donnaient un monopole de fait aux satellites de télécommunications américains : alors que l’Europe apportait 25% du financement du consortium Intelsat, elle bénéficiait de moins de 5% des contrats. Lors de sa tournée des capitales européennes en 1969, Thomas Payne, alors directeur de la NASA propose de mettre à la disposition des Européens des lanceurs pour leurs satellites. Mais quelques années plus tard, lorsqu’est venu le moment de lancer le satellite de communication Symphonie, ceux-ci ont mis des conditions draconiennes sur son utilisation pour accepter un lancement, douchant les espoirs européens. Ce revirement jouera un rôle décisif dans l’adoption du programme Ariane. Après un certain nombre de réunions bilatérales franco-allemandes, une ébauche de compromis se dessine lors d’une réunion à Bonn entre le ministre allemand von Dohnanyi et Jean Charbonnel en avril 1973 :

  • Liquidation des programmes Europa II & III (ELDO).
  • Participation allemande de 40 millions de deutschemarks pendant quatre ans au programme L3S (Ariane) qui sera financé à 60% par la France qui de plus en assumera les surcoûts.
  • Accroissement de la participation française au programme Spacelab (post-Apollo) pris en charge à 56% par l’Allemagne.

Lors de la conférence du 12 juillet 1973, cet accord (package deal) est sur le point de capoter à cause de l’indécision des partenaires minoritaires espagnols, italiens et suisses. Il faudra toute l’habileté de Charles Hanin16, ministre belge présidant la conférence, et soutien indéfectible aux projets spatiaux européens et français pour aboutir à l’accord désiré.

16 Alors qu’il manque 21% au financement du spacelab, 6% à Ariane et que la réunion se dirige vers un échec, il obtient une interruption de séance pour convaincre individuellement les participants (la méthode du confessionnal !)

Avec un financement européen supérieur à 35%, le veto du ministère des finances, qui en avait imprudemment pris l’engagement, se trouve levé et le feu passe enfin au vert pour le programme L3S qui est rebaptisé « Ariane » par Jean Charbonnel en référence au fil mythologique qui tire ici l’Europe spatiale du chaos.

7 - La présidence du CNES : le lancement du programme Ariane.

Au 1er janvier 1973, Maurice prend la présidence du Conseil de l’ESRO, qu’il conservera jusqu’au 1er juillet 1975, après la mise en route de l’Agence Spatiale Européenne (ESA), créée le 15 avril 1975 au cours d’une Conférence ministérielle réunie à Paris. En tant que directeur du SEPOR, rattaché au cabinet du Ministre, F.X. Ortoli puis J. Charbonnel, Maurice représente celui-ci au Comité des Suppléants, chargé d’élaborer les nouvelles structures et les programmes de l’ESA. Il est l’un des principaux artisans des deux « package deals » de 1971 et 1973 qui ont redéfini l’Europe spatiale, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Maurice prend donc, le 1er janvier 1974, la présidence du CNES avec une mission claire : l’agence est le maitre d’œuvre du projet donnant une perspective particulièrement motivante pour son personnel. Mais George Pompidou décède en avril 1974 et Valéry Giscard d’Estaing est élu à la présidence de la République. Il nomme un de ses fidèles, Michel d’Ornano au ministère de l’industrie qui dissout aussitôt le SEPOR. Giscard d’Estaing impose un moratoire sur le programme Ariane, qui durera 6 mois et que Maurice s’emploiera à lever. Outre les « dogs and ponys shows » pour les politiques, il utilisera la vieille garde gaulliste pour des pressions discrètes. Il semble que ce soit grâce au ministère de la défense qui réfléchissait à des satellites d’observation géostationnaire que l’adhésion de Jacques Chirac, premier ministre fut acquise. Mais de graves problèmes budgétaires se profilent… En effet, Giscard d’Estaing refuse toute modification du collectif budgétaire. Jacques Chirac n’aura d’autre alternative que de taxer les ministères ayant exprimé un intérêt pour le programme (Télécom, Défense). Michel d’Ornano reprochera vertement à Maurice d’avoir engagé pour 400 millions de francs de contrats industriels pour le programme sur l’année budgétaire 1975. Il lui demandera de trouver les fonds sur son budget propre. Cela entraînera la fin du programme de fusées sondes à Kourou, du diamant B et d’une partie des satellites scientifiques à Toulouse. La base de Kourou sera également mise partiellement en sommeil. Vers cette époque, l’Inde contacte le CNES pour lui acheter de l’ergol liquide. Pour le CNES « financièrement à sec », une telle commande tombait à pic. Mais dès que d’Ornano a vent du contrat, il bloque tout au nom des traités de non-prolifération nucléaire, épisode qui ne fit qu’entretenir la défiance de Michel d’Ornano envers Maurice.

Lancement de la fusée Ariane à Kourou
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Malgré ces difficultés avec son ministre de tutelle, Maurice gère le projet de près suivant les délais des fournisseurs, auprès desquels des contrôles sont fait régulièrement. Ça se révélera bien utile ! Pendant cette période, Maurice conduit plusieurs délégations du CNES en Union Soviétique qui se concrétiseront en un programme de coopération scientifique et ouvriront les portes de l’espace aux cosmonautes français Claudie Haigneré et Jean-Loup Chrétien.

Les licenciements dans la division satellite imposés par les coupes budgétaires entraînent des grèves. Lors de l’une d’entre elle en 1976, Michel Bignier, directeur général envoie sa démission. Maurice qui était en déplacement aux États-Unis ne peut empêcher la crise. Michel d’Ornano en profite pour le remplacer par Hubert Curien, qui avait émis quelques critiques sur le programme Ariane. Heureusement, il changera d’avis et conduit ensuite le programme à son succès, malgré de fortes pressions américaines pour le terminer. Le lancement d’Ariane-I a lieu le 24 décembre 1979. La société ArianeSpace est alors créée pour son exploitation commerciale. Ariane bénéficiera d’un concours de circonstances favorables. La NASA qui avait fait le choix du « tout navette » (une véritable erreur stratégique) va connaitre de nombreux revers, dont l’explosion en vol de la navette Challenger. Dans les années 1980, l’URSS implose et le programme Soyouz va chercher d’autres débouchés qu’ArianeSpace sait habilement exploiter en créant une filiale commune, la Starsem, qui envoie des lanceurs Soyouz à partir de sa base à Kourou. Le couronnement du programme est sans doute atteint le jour ou Intelsat, à dominante américaine, a recours à ArianeSpace pour lancer ses satellites.

8 - Les principes d’un musée des Sciences et de l’Industrie : le « rapport Lévy »

En 1977, après la démission du gouvernement Chirac, Valéry Giscard d’Estaing confie à Maurice, une mission d’étude sur la faisabilité d’un musée scientifique sur le site des abattoirs de La Villette. La ministre des Universités Alice Saunier-Seïté, qui aura la tutelle du futur établissement, met en place un comité consultatif présidé par Maurice Lévy, et sur lequel il va s’appuyer.

Compte tenu de la taille « monstrueuse » du bâtiment, 140 000 m2, Maurice s’engage dans la conception d’un projet ambitieux. Il commencera par un « tour du monde » de tous les centres et musées scientifiques construits en Europe et en Amérique du Nord qui ont connu un grand succès public : les Museum of Science de Boston, de Chicago et de Toronto et le plus célèbre d’entre eux par son caractère innovant, l’Exploratorium de San Francisco. Maurice prendra la mesure du retard considérable pris par la France en matière de communication scientifique qu’il conviendra de combler voir de dépasser dans un projet qui doit relever le défi.

La vocation de ce centre Scientifique et Technique peut être résumée en quelques mots clefs

  • Présenter l’aventure scientifique et l’acquisition progressive de la connaissance par l’homme
  • Développer l’esprit critique, alliant rigueur et recul vis à vis de l’activité humaine en société
  • Mieux comprendre le présent pour mieux envisager le futur
  • Développer la créativité et l’innovation dans un environnement compétitif entre pays
  • Contribuer à la promotion de l’industrie nationale

Ces objectifs ne peuvent pas être atteints auprès du plus grand nombre avec les méthodes traditionnelles du monde éducatif, compte tenu de la variété et l’évolution rapide des connaissances. C’est la raison d’être des centres scientifiques et techniques créés dans de nombreux pays, lieux actifs, vivants et interactifs qui ne correspondent plus guère à la dénomination quelque peu passéiste de « musée ». La présentation au public de la science ne peut se faire indépendamment de ses applications techniques dans le monde environnant. La présentation de la science par champs disciplinaires a engendré un retard en matière de muséologie scientifique, retard que ce nouveau centre doit combler avec tous les outils de formation et d’information disponibles.

Un musée est souvent associé à l’idée de conservation d’objet ou de savoir. A cette approche historique, c’est une vocation explicative qui est substituée, pour une première ouverture vers le monde tel qu’il est. Le nom finalement choisit pour la Villette “La cité des sciences” exprime bien son intégration dans le monde actuel, la continuité entre le monde du savoir, le monde des techniques et celui de l’homme en société. Il intègre l’histoire des sciences et de la technologie comme fondation du savoir et du savoir-faire technologique moderne (contemporain).

  • La Cité des sciences doit s’intégrer dans un réseau national (CCSTI régionaux) et international de centres scientifiques et techniques.
  • Son public doit être aussi large que possible. L’attention particulière portée vers le jeune public se concrétisera dans La Cité des enfants (initialement baptisée l’Inventorium), espace réservé aux enfants et découpé en différentes sections, correspondant chacune à des classes d’âge différentes.
  • La partie centrale du musée doit comporter des présentations quasi-permanentes selon une approche thématique transversale et non-disciplinaire intégrant les aspects scientifiques techniques et industriels. Elles seront regroupées en quelques grandes sections et arrangées topologiquement de façon à faire apparaitre les liaisons qui existent entre elles. Les thèmes unificateurs horizontaux traitant de quelques grandes questions (énergie-vivant-information) seront également présents.

Afin d’éviter le foisonnement des thèmes, la cité des sciences raconte

  1. l’aventure humaine,
  2. le risque qui lui est inhérent
  3. la transition vers le monde industriel de demain

Ces thèmes doivent incorporer aux endroits appropriés des éléments très spectaculaires comme pôle d’attraction du public vers la Cité des sciences (d’où l’exposition de la fusée Ariane dans le grand Hall). Ils pourront profiter de la spatialisation à la fois verticale et horizontale que permet le bâtiment. Les présentations doivent s’efforcer de répondre de manière sérieuse et honnête aux questions que le public se pose sur l’impact de la science et de la technologie sur la vie, l’environnement et la société. Le contenu quasi-permanent du musée peut être réalisé progressivement avec une base solide dès l’ouverture du musée.

À côté des présentations quasi-permanentes, des expositions temporaires seront présentées, si possible en relation avec l’actualité (comme le passage de la comète Halley) et pourront donner du dynamisme et favoriser la promotion industrielle et technique. Ces expositions temporaires doivent être en fait conçues comme de véritables actions de communication et de sensibilisation du public, qu’il s’agisse des questions économiques, d’environnement ou des technologies de l’information et de la communication.

La Cité des Sciences doit s’efforcer de jouer son rôle d’information scientifique et technique avec une bibliothèque et une médiathèque largement ouverte au public avec de livres et des ouvrages multimédia accessibles aux jeunes.

La Cité des Sciences pourra fournir une structure d’accueil à de petits groupes de chercheurs, que ce soit sur l’histoire des sciences, la pédagogie scientifique ou sur les relations entre science, industrie, économie et société.

Également, des installations nécessaires à un musée moderne comme le planétarium et une salle de projection Omnimax (la Géode) largement accessible au public 6 jours sur 7 de 9h à 21h.

Le rapport aborde de façon assez détaillée la spatialisation du musée, l’introduction de mezzanines: l’alternance entre les zones « tendues » d’expositions avec des zones détendues permettant un repos une pause pour le visiteur. L’insertion du musée dans le parc, la présence d’un plan d’eau et de serres tropicales pour illustrer l’énergie solaire sont également évoquées dans le rapport et seront repris par l’architecte Adrien Fainsilber, qui donnera au projet sa véritable colonne vertébrale sur laquelle les équipes vont s’appuyer.

Le rapport de Maurice, validé par son conseil consultatif, est remis au Président de la République, qui selon Alain Lamassoure le remercie « aux deux sens du terme ». La phase initiale du projet est alors confiée à André Lebeau. Le projet s’enlisera alors quelque peu, écrasé par les difficultés organisationnelles inhérentes à son ambition et d’autre part du fait de la proximité des échéances électorales.

Toutefois les principes énoncés dans le « rapport Lévy » seront scrupuleusement respectés, ce qui facilitera grandement la tâche de Maurice lorsque François Mitterrand lui en donnera la responsabilité en 1983.

9 - L’Université des Nations Unies : l’énergie dans les pays en voie de développement.

À son départ du CNES, au début de juillet 1976, Maurice est contacté par le Recteur de l’Université des Nations Unies (UNU), nouvellement créée à Tokyo. Ne souhaitant pas résider en permanence au Japon, pour des raisons familiales, il refuse le poste de Vice-Recteur pour la Science, qui est confié à Walther Manshard. Cependant, il accepte d’être Directeur de Programme, basé à Paris. Il élabore un programme centré sur le développement des énergies renouvelables dans les pays du Tiers-Monde. Une cellule de l’UNU est créée à Paris. Maurice fait, d’une part, de nombreux séjours è Tokyo et, d’autre part, initie une douzaine de projets en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud portant :

  • sur le développement intégré des énergies renouvelables dans des villages ruraux ;
  • sur la planification de l’énergie (en collaboration avec l’Union européenne) ;
  • sur la mise au point de technologies adaptées (en collaboration avec IDRC, le Centre canadien de recherche sur le développement)

17 Maurice Lévy, « United Nations University Activities in the Field of Renewable Energy Sources », Energy, vol.4, n°1019, 1979

Dans le cadre de ce programme, Maurice a coédité avec John Robinson le livre United Nations University Symposium on Energy and Agriculture Futures: Policy Implications of Global Models, toujours disponible. On trouve aussi quelques autres contributions dans la revue Energy17.

Témoignage de Walter Manshard

From 1976 to 1982, I worked very closely with Maurice in connection with the United Nations University’s (UNU) Energy Program. For me as a newly appointed Vice-Rector of UNU in Tokyo from 1975 on, Maurice – as a physicist – was very helpful in starting and establishing a new network in the area of renewable energy sources. This was conceived primarily as a research and training program which centred on cooperation with a number of well-known institutions around the world, most noteworthy with India, but also with regional institutes in areas such as South East Asia and the Middle East. Another important focus was the publication of ASS-T (Abstracts of Selective Solar Energy Technology) beginning in 1979 and aimed at providing to scientific and technical centres in developing countries.

UNU’s idea was to start a network of integrated pilot projects on rural energy systems (e.g. in Algeria, Iran, Nigeria, Tanzania).

On a more personal note:

While Maurice worked through his home institution in Paris, he came to Tokyo quite often for consultations. We also met in France and Germany. I still remember several conferences and smaller workshops (e.g. Hawaii East-West Centre, Corsica, Algeria), where Maurice played a leading role, making use of his previous international experiences. I remember that, while travelling, he twice lost his luggage (in Moscow and in London) and therefore used to travel quite light.

While I took him through the outskirts of the Black Forest, he introduced us to the beauties of his country of birth (Algeria). We always enjoyed a very good and productive time together, and I am looking back to our common experiences, work and discourse, with great pleasure – and even nostalgia.

Walther Manshard

Témoignage de Philippe Martin, fils d’André

Philippe Martin, fils d’André Martin
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Bien qu’ayant déjà un diplôme de l’ESSEC en poche, je suis allé voir Maurice Lévy sur le conseil de mon père car, fort de l’expertise en analyse de la décision que j’avais acquise au cours de mes études commerciales, je m’étais rendu compte de ce qui m’intéressait vraiment à ce moment-là de ma vie. Mon intérêt ne portait pas sur comment bien gérer mais sur comment le monde physique macroscopique, complexe et bordélique qui nous entoure fonctionne (désolé, je ne suis pas un « pur », un physicien des particules, théoricien ou expérimentateur!).

Maurice m’a encouragé à poser ma candidature à l’Energy & Resources Group (ERG!) dirigé alors par John P. Holdren, l’actuel Chief Scientist de Barack Obama, qui était son ami.

Aller voir Maurice Lévy et poser ma candidature à l’ERG sont les deux meilleurs conseils professionnels que j’aie jamais reçus. Donc, j’ai une grande reconnaissance vis-à-vis de Maurice Lévy et, eh oui, vis-à-vis de mon père André.

Étudier la physique de l’environnement à ERG fut une expérience exceptionnelle en elle-même. Elle me conduisit aussi à faire des choses que je n’aurais jamais imaginées à la sortie de l’ESSEC comme être impliqué dans le premier rapport de l’IPCC/GIEC, le lancement d’une activité dynamique de la biosphère continentale au labo du LERTS au CNRS ou aider à la préparation des négociations sur le climat de Kyoto, sans parler, aujourd’hui, à une échelle complètement différente, des nanotechnologies et de la biologie de synthèse.

10 - La Cité des Sciences.

De retour sur le projet de La Villette, au début de Novembre 1983, Maurice mène rapidement, en concertation avec Serge Goldberg, la réalisation de ce qu’on nomme désormais la Cité des Sciences et de l’Industrie. C’est un Etablissement Industriel et Commercial, dont il prend la présidence en 1984. La Cité est inaugurée par François Mitterrand le 13 mars 1986, le jour du passage de la Comète de Halley. « La Nuit de la Comète »  est un événement retentissant, auquel participent plus de 12.000 personnes.

Photo de la Cité des Sciences de la Villette
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Auparavant, en mai 1985, on avait inauguré la Géode, salle de cinéma hémisphérique au grand format Omnimax qui a d’emblée un énorme succès. La conjonction de la Cité et de la

Géode a permis d’attirer un grand nombre de visiteurs (entre 3 et 4 millions chaque année) et d’assurer un succès qui ne s’est pas démenti jusqu’à ce jour.

Témoignage de Brigitte Coutant

Maurice Lévy est revenu au projet de la Cité des sciences (qui s’appelait encore le Musée des sciences en 1983), rappelé par François Mitterrand. La mise en œuvre était alors un peu enlisée dans des préfigurations et un travail de conception sans fin. Maurice Lévy semblait la seule personne avec à la fois le charisme suffisant, la volonté et la connaissance intime du Projet, pour le sortir de terre.

Brigitte Coutant et Maurice Lévy devant le chantier
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L’échelle de ce projet était colossale. Son action fut de mettre les équipes en ordre de marche, épaulé par Jacques Blanc, directeur général adjoint et Jacques Lichnerowicz, directeur des expositions (architecte-scénographe) qui a conduit la réalisation des secteurs d’expositions permanentes. Il a aussi lancé le premier programme d’expositions temporaires, ambitieux, international, avec une exposition en particulier sur l’or qui a itinéré ensuite aux États-Unis et une autre sur la douleur.

Les relations avec l’industrie et la recherche de partenaires se sont tissées dès cette période avec la création de la Fondation Villette Entreprise mise sur pied avec Richard Piani.

Le rapport de Maurice Lévy a été vraiment le fil conducteur de tout le projet, tant pour l’architecte Adrien Fainsilber, qui s’y référait beaucoup ainsi que pour les équipes. Plus tard, les présidents successifs s’y sont d’ailleurs encore souvent reportés. Sans aucun doute la qualité et la justesse des orientations initiales a fait la force et l’originalité de la Cité. A son retour en 1983, Maurice Lévy a rédigé un rapport dans lequel il évalue les évolutions apportées au concept initial et ses perspectives.

Néanmoins, ce projet gigantesque n’a pas été sans poser de grandes difficultés. En particulier, les équipes n’avaient pas mesuré à quel point certaines scénographies d’expositions temporaires initiales allaient être coûteuses comme par exemple, celle consacrée au Vivant, et rencontrer un succès relatif.

L’inauguration le jour du passage de la comète de Halley le 13 mars 1986 a été un grand moment. L’ouverture de la Cité, un des grands projets de l’État, a eu beaucoup d’échos à l’étranger et tous les musées de science du monde se sont très vite situés par rapport à « la Villette ».

C’est d’ailleurs une spécificité apportée par Maurice Lévy au projet : la manière dont il l’a pensé autant sur le plan national qu’international. Sa volonté de tisser partenariats et réseaux était forte. Au plan international en particulier, nous avons dès la phase d’étude, fait une étude comparative attentive, qui a conduit aux innovations que la Cité a apportées dans le champ de la muséographie scientifique, et permis de nouer des liens avec tous les grands musées de science. En particulier, son expérience de conseiller scientifique à l’ambassade de France à Washington lui a permis de mobiliser tous les grands directeurs de musée.

Sur un plan plus personnel, j’ai eu l’immense chance, toute fraîche diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, d’accompagner Maurice Lévy dans le premier voyage d’études aux USA en 1979, dans le cadre de l’étude de faisabilité du musée des sciences des techniques et de l’industrie. Maurice Lévy a été un guide et un pédagogue formidable qui non seulement m’a fait profiter de son immense culture mais aussi de sa passion pour expliquer simplement, partager le plaisir de la découverte et de l’interactivité et faire comprendre des phénomènes parfois très complexes. J’ai ensuite travaillé avec lui pour préparer les bases de son rapport et mettre en œuvre le projet. Je lui en suis très reconnaissante et garde un merveilleux souvenir de cette période de création intense.

Témoignage de Joël de Rosnay

Joël de Rosnay
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J’ai rencontré Maurice Lévy pour la première fois dans le cadre du Groupe de Prospective créé par Gaston Berger, en 1957. Alors âgé de vingt ans, j’étais passionné par les différentes personnes qui constituaient ce groupe. Notamment l’ingénieur Louis Armand, Alfred Landucci, président de Kodak, Bertrand Schwartz, directeur de l’École des Mines de Nancy et bien sûr Maurice Lévy. Leur passion du futur, leur capacité à raisonner sur le présent et à se projeter dans l’avenir pour mieux construire les années à venir n’a pas quitté mon esprit et ma méthode de travail au cours de ces cinquante dernières années.

Ce n’est que dix ans plus tard que j’ai eu l’opportunité de travailler avec Maurice Lévy lors de son séjour aux États-Unis, alors qu’il avait été nommé Conseiller scientifique auprès de l’Ambassade de France à Washington. J’étais alors à Boston, travaillant au Massachusetts Institute of Technology en tant qu’associé de recherche en biologie moléculaire au laboratoire du professeur Cyrus Levinthal. J’utilisais à l’époque des logiciels de graphisme sur ordinateur pour visualiser des molécules de protéines complexes et en déduire leur activité ou leur possibilité d’inhibition. C’est à cette époque, en 1967, que j’ai été contacté par Maurice Lévy. Il m’a demandé de devenir son attaché scientifique à l’Ambassade de France à Washington, mais résidant à Boston et placé auprès du Consulat de France. Je devais alors faire l’aller-retour Boston-Washington au moins une fois par semaine. Maurice Lévy m’a confié des missions, consistant, notamment, à établir des rapports sur les relations entre science, technologie et société afin de montrer les approches pluridisciplinaires utilisées dans la recherche et le développement aux États-Unis. C’est à cette époque que j’ai rédigé des rapports, comme celui sur la « Route 128 » autour de Boston, montrant à quel point cette zone a joué un rôle de pépinière d’entreprises et qui, par la suite, a servi de modèle pour les relations université-industrie du plateau d’Orsay.

En 1983, j’étais Directeur des Applications de la Recherche à l’Institut Pasteur de Paris. Alors que François Gros, Directeur de l’Institut Pasteur, était le conseiller scientifique du Premier Ministre, Pierre Mauroy, j’avais participé à la rédaction d’un grand rapport sur la création d’un Centre d’Etudes des Systèmes et des Technologies Avancées, le CESTA. C’est à cette période que Jacques Attali et Jacques Lang m’ont demandé de prendre un poste important dans le cadre d’un nouveau musée des sciences et des techniques en cours de création à La Villette. Compte tenu de mes fonctions à l’Institut Pasteur j’ai décliné cette offre, mais ayant entendu dire que Maurice Lévy était pressenti pour la Présidence, je leur ai dit que j’accepterais leur proposition si ce dernier, auteur du rapport sur le projet du musée des sciences et des technologies et mon ancien patron à l’Ambassade de France à Washington, acceptait la Présidence de l’établissement. À l’époque j’avais été nommé au COMIST, le Comité Consultatif pour le Musée de l’Industrie des Sciences et des Technologies, créé pour mettre en place les structures et les fonctions assurant le développement de cette institution. C’est dans le cadre du COMIST, que plusieurs d’entre nous avons été amenés à proposer le changement de présidence de ce comité consultatif et donc à militer efficacement pour le succès de Maurice Lévy à la tête de ce magnifique projet.

Le « rapport Lévy » de 1979 a eu une influence considérable dans le travail de nos équipes. Il avait défini non seulement les bases structurelles et fonctionnelles du projet mais aussi et surtout sa philosophie. Maurice Lévy ne voulait pas en faire un musée disciplinaire, orienté sur chacun des grands secteurs de la science de manière séparée et analytique, un peu comme le Palais de la Découverte de l’époque, mais plutôt adopter une approche pluridisciplinaire mettant en avant des grands événements, les grands chantiers de création de l’humanité vers son futur. C’est lui qui a eu l’idée des grands secteurs à la base de l’exposition permanente : biologie, matériaux, communication, transport, environnement… Ce rapport de 1979 est resté pendant très longtemps et même encore aujourd’hui, la base de référence des travaux des commissaires d’exposition, des graphistes, des animateurs, des communicateurs qui ont fait la Cité des Sciences et de l’Industrie, aujourd’hui Universcience, avec la fusion du Palais de la Découverte et de la Cité des Sciences. J’ai eu moi-même, à plusieurs reprises, l’occasion dans les médias, dans des conférences devant des organismes publics nationaux ou internationaux de faire référence au « Rapport Lévy » base de nos réflexions et de nos actions. Nous en faisions même la pédagogie auprès des nouveaux arrivants à la Cité des Sciences afin de leur inculquer cette philosophie propre à l’approche de Maurice Lévy

Dès son arrivée Maurice m’a nommé Délégué général au développement auprès de lui, et surtout président du Groupe de synthèse qu’il avait créé. Ce groupe avait pour mission d’établir des relations permanentes entre les quatre responsables des grands secteurs qui allaient constituer la structure de base du musée. Quatre personnalités très différentes, quatre équipes de formations très variées, et dont il fallait harmoniser les relations, les rapports, notamment avec l’architecte Jacques Lichnerowicz et James Hiéblot le responsable des contenus. Je ne compte pas les discussions et les polémiques entre partisans du « contenant » et du « contenu » ! Pour les premiers, les architectes, il n’y avait plus suffisamment de crédits pour les expositions scientifiques que proposait le groupe de synthèse. Pour les seconds, les scientifiques, il n’y avait pas assez de place dans l’architecture du musée pour y placer toutes les démonstrations qu’ils souhaitaient présenter au public. À chaque occasion, Maurice Lévy a su arbitrer intelligemment dans le cadre des budgets impartis et du respect des relations humaines sans lesquelles ce grand projet n’aurait jamais pu voir le jour.

Pendant ces années, après la Présidence du Groupe de Synthèses, Maurice Lévy m’a nommé délégué à la prospective et aux relations internationales. J’ai donc animé des équipes pluridisciplinaires qui ont planifié les différentes étapes de la construction des expositions et de l’espace permanent qui est devenu Explora, un nom que nous avions d’ailleurs trouvé ensemble. Mon rôle a surtout été celui d’un conseiller scientifique permanent sur tous les grands thèmes du futur et d’un planificateur, développeur avec les équipes chargées des grands thèmes et des débats avec les publics.

Comme je l’ai laissé entendre dans le cadre des discussions entre les architectes et les concepteurs de contenu, il y existait de réelles difficultés entre une vision architecturale des espaces, du décor, des plantes vertes, du système interne et le type d’exposition que nous souhaitions mettre en œuvre et qui, souvent, ne disposait plus du budget nécessaire compte tenu des besoins architecturaux. Ces questions budgétaires et de relations avec les tutelles ont beaucoup occupé le temps de travail de Maurice Lévy. Mais il a su naviguer avec habileté à travers ces différents écueils tout en conservant sa motivation pour l’avenir, l’originalité et le contexte humain des expositions. Il convient également de citer les relations assez délicates entre le Président de la Cité et son principal architecte, Adrien Fainsilber, souvent réticent à toute modification importante des espaces extérieurs et intérieurs. En revanche Maurice Lévy a su créer de fructueuses relations de complémentarité avec Paul Delouvrier, Président de l’Établissement public de la Villette, un autre visionnaire, ouvert et passionné de création culturelle, technique et de développement.

La grande idée du Président et de ses équipes a été de faire coïncider l’ouverture de la cité au grand public avec le passage de la célèbre comète de Halley le 13 mars 1986. Ce grand événement qui a accueilli des vedettes du Tout-Paris, des grands scientifiques internationaux, des responsables politiques et industriels sur les listes d’invitations de Georges Cravenne, a été orchestré par le Directeur de la communication de l’époque, Didier Lecat. Les retombées médiatiques ont été très importantes, ce qui a assuré un départ inoubliable à la Cité des Sciences et une reconnaissance mondiale.

Les années suivant l’inauguration ont été passionnantes : elles ont demandé un travail acharné pour concrétiser les idées théoriques. L’affluence de publics très divers a rapidement permis de mesurer l’impact de notre travail. Maurice Lévy participait à toutes les réunions de projet, nous réunissait dans son bureau en petit comité de réflexion stratégique sur les axes à prendre, les relations avec les organismes publics et privés. Il tenait beaucoup à ce que la Cité des Sciences soit aussi la Cité des Sciences et de l’Industrie afin de montrer que les applications des sciences fondamentales pouvaient conduire à des nouvelles technologies, à des nouveaux services et des nouveaux produits que la France pouvait exporter dans le monde entier. Tout au long de sa carrière de Président il nous a permis de conserver notre motivation d’origine, le plaisir de travailler ensemble et de construire ce qui représente désormais un lieu unique en France, parmi les plus visités du monde, avec près de 3 millions et demi de visiteurs chaque année.

Un portrait

Pour moi, Maurice Lévy a toujours été un visionnaire. Sa passion du futur ne l’empêchait pas d’être un homme concret dans la vie quotidienne et dans l’action. Mais il avait toujours cette référence aux grandes tendances sociologiques, économiques et bien entendu scientifiques et technologiques permettant de construire l’avenir de manière éclairée. Son expérience du Groupe Prospective ne l’a jamais quitté. Il considérait toujours les retombées de la science et de la technique. La manière que pouvait avoir la société de se réapproprier les grandes découvertes pour donner du sens à ses actions et à sa préparation de l’avenir. Lorsque je lui soumettais une idée ou un rapport, il me posait irrémédiablement la question: « Mais Joël, quelles seront les conséquences de ce que vous me dites sur le plan humain, économique, sur la culture et sur liberté d’expression ? ». À chaque occasion il entraînait mon esprit vers le haut, pour me permettre de prendre du recul, d’avoir une vision globale et de tenir compte des interdépendances entre les faits et les événements.

Témoignage de Florence Niedergang et Roland Virieux

Nous avons eu la chance et l’honneur de côtoyer dans notre vie professionnelle de grandes personnalités. Maurice Lévy en est une.

Clairvoyance et dynamisme font de lui un homme très averti et des plus efficaces, un tantinet impatient si votre esprit est moins rapide que le sien, ce qui est forcément le cas... D’une haute intelligence, attachant, travailleur acharné, sa pensée est toujours en éveil. Dans la période de la fin de l’étape projet et de l’ouverture au public -ô combien turbulente et enthousiasmante- il a su tirer le meilleur de tous ses compagnons de travail.

Le temps a fait son œuvre. Mais le départ de Maurice Lévy compte moins que sa signature définitive du projet et de la réalisation de la Cité des Sciences et de l’Industrie. À vrai dire, Maurice Lévy n’est jamais parti car ce qu’il a insufflé demeure le poumon d’une nouvelle philosophie muséologique scientifique. Il a créé et mis en place une réalisation qui existe à ce jour comme une évidence.

En effet, un espace de rencontre entre la science, l’art et l’actualité, où chacun peut venir s’interroger en tant que citoyen ou apprendre comme simple néophyte présente un intérêt aujourd’hui encore essentiel pour la culture de tous.

Les grands du monde d’alors ne s’y sont pas trompés en venant découvrir et voir ce qui allait devenir un centre du « plaisir de comprendre ».

Maurice Lévy incarne l’âme pérenne du « père fondateur » d’une vision moderne de la science, pour tous, d’un concept ludique d’une discipline qui, alors, pouvait faire peur et désormais repose sur le droit à l’émotion de savoir, à la curiosité de comprendre plus qu’au devoir d’apprendre.

Témoignage de Bernard Besret

Monsieur Lévy m’accueillit avec une grande bienveillance en 1984 dans l’équipe qui préparait l’ouverture de la Cité des Sciences et de l’industrie. Cette bienveillance me touchait d’autant plus que mon arrivée dans cette équipe rencontrait quelques réticences dues à mon épopée de Boquen qui était encore très présente dans les esprits. Elle s’accompagnait d’une extrême discrétion. Ce n’est que plusieurs années plus tard qu’il m’a révélé que nous avions un ami commun et qu’il me connaissait de l’intérieur beaucoup mieux que je ne pouvais me l’imaginer.

Dans l’organigramme de notre établissement, je n’étais pas chargé de mission auprès de lui mais il prit assez vite l’habitude de m’inviter à le rejoindre dans son bureau. Nous ne nous entretenions pas des aspects scientifiques et techniques de cette entreprise à laquelle il insufflait sa propre vision du monde en pleine évolution. Nous parlions davantage des aspects humains de l’équipe chargée de mettre en oeuvre son projet. Il m’a même délégué auprès du jeune directeur du personnel auquel incombait la lourde tâche de recruter près de mille collaborateurs. Je jouais en quelque sorte le rôle d’une courroie de transmission informelle. Cela supposait un très grand climat de confiance entre lui et moi qui m’honorait et dont je lui étais infiniment reconnaissant: il me taquinait parfois en me disant que mon bureau était un véritable « confessionnal » pour tous ceux de nos collègues qui éprouvaient le besoin de s’entretenir de leurs problèmes en dehors d’un cadre strictement hiérarchique. Et à son sourire, je comprenais qu’il jugeait cela bénéfique pour la bonne marche de la Cité. Nos entretiens fréquents ne portaient aucune marque d’affectivité. Ils étaient purement professionnels.

Maurice Lévy décoré par François Mitterrand en 1987
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Ce n’est que plusieurs années plus tard après son départ, à l’occasion de rencontres à la Villette, que j’ai pris conscience qu’il avait à mon égard une réelle amitié. Je l’estime d’autant plus de ne pas l’avoir laissé paraître dans le cadre de nos relations professionnelles. J’ai pour ma part beaucoup regretté que le gouvernement fasse tomber automatiquement le couperet de la retraite peu de temps après l’inauguration de la Cité. Elle aurait gagné à consolider ses grands axes et à profiter plus longtemps de la direction éclairée de Maurice Lévy. De Chine, où un autre projet mobilise mes énergies, je me joins à sa famille et à ses nombreux amis pour lui souhaiter longue vie. La longévité est un des thèmes majeurs de la philosophie taoïste dont je me sens proche.

11 - Un retraité au travail !

Après sa retraite de La Villette, Maurice a continué à enseigner pendant un an, avant de prendre sa retraite de professeur en 1988. Mais il lui était impossible d’arrêter de travailler ! Il a assumé plusieurs responsabilités de conseil : d’abord auprès de la banque El Kahn et de fonds de type « Capital-Risque » qui avaient besoin d’avoir une idée du potentiel des nouvelles technologies. Je me souviens d’une anecdote assez révélatrice : lors d’un déjeuner avec un banquier, Maurice vantait tous les mérites et le potentiel de l’arséniure de gallium. Son interlocuteur, très intéressé, lui a toutefois fait remarquer qu’il était aujourd’hui possible de gagner en une après-midi dans des activités de marché autant que cette merveilleuse technologie rapporterait en 10 ans (sans toutefois préciser si le gain serait positif ou négatif !).

Maurice qui connaissait Jean-Jacques Poutrel, le fondateur d’Ingénico, a ensuite fait auprès de cette entreprise une étude sur le potentiel de la radio numérique. C’est seulement aujourd’hui qu’on arrive à son déploiement… On retrouve l’aspect visionnaire de Maurice, une de ses grandes marques de fabrique, depuis le groupe de prospective, en passant par le potentiel industriel des satellites à orbite géostationnaire, et à la communication scientifique vers le grand public. Une autre activité d’expertise qui s’est étalée sur plusieurs décennies est celle qu’il a menée auprès de l’Office européen des Brevets basé à Munich.

12 - Un poème de fin18

18 W.H. Auden (1907-1973), poète anglo-américain, est le fils d’un médecin et a reçu une éducation en biologie. Il s’est, comme Maurice, toujours intéressé aussi bien à la Science qu’aux questions morales et sociales qu’elle soulève.

If all a top physicist knows
About the Truth be true,
Then, for all the so-and-so’s,
Futility and grime,
Our common world contains,
We have a better time
Than the Greater Nebulae do,
Or the atoms in our brains.

Marriage is rarely bliss
But, surely it would be worse
As particles to pelt
At thousands of miles per sec
About a universe
Wherein a lover’s kiss
Would either not be felt
Or break the loved one’s neck.

Though the face at which I stare
While shaving it be cruel
For, year after year, it repels
An ageing suitor, it has,
Thank God, sufficient mass
To be altogether there,
Not an indeterminate gruel
Which is partly somewhere else.

Our eyes prefer to suppose
That a habitable place
Has a geocentric view,
That architects enclose
A quiet Euclidian space:
Exploded myths - but who
Could feel at home a straddle
An ever expanding saddle?

This passion of our kind
For the process of finding out
Is a fact one can hardly doubt,
But I would rejoice in it more
If I knew more clearly what
We wanted the knowledge for,
Felt certain still that the mind
Is free to know or not.

It has chosen once, it seems,
And whether our concern
For magnitude’s extremes
Really become a creature
Who comes in a median size,
Or politicizing Nature
Be altogether wise,
Is something we shall learn.

Wystan H. Auden

Postface

Ont témoigné et contribué à la rédaction de ce document :
Jean-Pierre Barrat, Jean-Louis Basdevant, Lydia et Dominique Beauvais, Bernard Besret, Brigitte Coutant, Solange Duneaux, Marie-France Hanseler, Jean Iliopoulos, André Lebeau, Geneviève Lévy, Jean-Marie Luton, Walter Manshard, André et Philippe Martin, Florence Niedergang, Joël de Rosnay, Madeleine Sirugue-Collin, Joseph Sucher, Tran Thanh Van, Roland Virieux et bien entendu tous ses enfants, Bernard, Laurent, Marianne, Delphine et Sophie.

Vous avez une question concernant Maurice Lévy ?